19.1 1
O vous tous, infatigables coureurs de bois, pêcheurs et chasseurs, touristes ou « hommes de chantiers », qui cent fois avez franchi, sur vos raquettes de peau d’orignal ou dans vos canots d’écorce, les rivières tortueuses ou les lacs profonds qui baignent les pieds des rochers et des montagnes entassés au hasard des cataclysmes comme les vagues d’un océan pétrifié, depuis le fleuve Saint-Laurent jusqu’au lac Saint-Jean. Vous qui avez vu les méandres de la belle rivière Batiscan et avez entendu le grondement de ses rapides hérissés de cailloux ; vous qui avez traversé le lac Édouard, superbe dans ses colères sous le fouet des vents, comme dans son repos sous les brumes molles des chaudes matinées de juillet ; vous qui avez longé le lac Trompeur qui se replie comme un immense serpent d’argent, derrière les pointes de sable blond qui dentellent ses bords ; et vous qui avez vogué sur le lac Coucou qui se cache et dort paresseusement dans un lit sombre, au milieu d’une verdure sauvage, vous n’avez peut-être pas vu le lac Croche et la turbulente rivière Méquick.
Alors, si les sapins ont des panaches de diamants à leur cime ; si les lacs sombres et mouvants sont devenus des plaines immobiles et éblouissantes de blancheurs ; si les mousses et les lichens frileux sont engourdis sous les baisers de la glace ; si les sentiers que la hache a frayés sont disparus sous la neige, attachez des raquettes à vos pieds vigoureux. Mais si le soleil calcine le sommet des âpres rochers ; si les bouleaux drapés de blanc agitent leurs grappes vertes sur le penchant des collines ; si les eaux des lacs dorment dans un lit de lumière, ou murmurent d’étranges choses à leurs bords sauvages, coiffez le chapeau léger, chaussez les bottes étanches, et prenez l’aviron.
En route !
Le lac Croche apparaît comme une volute d’or qui s’élève d’une rivière d’argent. Il commence au pied d’un rocher énorme, à cinquante pas de la Méquick, décrit une courbe parfaite à travers une région tourmentée, et revient mêler, dans un embrassement sans fin, son flot calme aux eaux capricieuses de la rivière qui courent se perdre dans la Batiscan.
C’est un anneau grandiose avec, comme décor, un rocher abrupt ayant l’éclat d’un diamant.
On arrive sur ses bords par une longue et souvent pénible descente. Il faut suivre des sentiers dangereux, marcher dans les lits caillouteux des torrents, longer des murailles naturelles d’une hauteur prodigieuse, s’ouvrir une route à travers les arbres renversés par les ouragans, et roulés pêle-mêle comme des gerbes déliées, sur le flanc maintenant uni d’une montagne.
Si vous pouvez atteindre le sommet arrondi qui s’élève là-bas, par-dessus la forêt, de l’autre côté du lac, vous jouirez d’une vue admirable et vous entendrez quelque chose d’étonnant.
Prêtez l’oreille.
Ce n’est pas un bruit de feuilles qui palpitent au souffle des brises mystérieuses ; ce n’est pas le baiser strident d’un lambeau d’écorce qui retombe, comme un oripeau brillant, sur le tronc immobile du bouleau ; ce n’est pas le pivert gourmand, qui perce de son bec dur les arbres où se cache le ver : ce sont des coups réguliers sur quelque chose de résistant. On dirait le son du métal. Puis, de temps en temps, on croirait qu’une plainte monte vers le ciel.
Vous avancez, le bruit recule. Il est partout, il n’est nulle part.