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Le Sagamo avait allumé sous sa tente d’écorce un feu de branches sèches, et au-dessus de la flamme se doraient, par la cuisson des pièces succulentes du chevreuil des bois et des truites rouges du lac. C’était pour le festin du départ, car la chasse allait enfin s’ouvrir. Quelques heures encore et les wigwams du lac Croche seraient déserts. Plus de chants, plus de danses, plus de longs sommeils paresseux pleins de rêves, sur les couches de sapin.
Les chasseurs entrèrent dans le large wigwam et s’assirent autour du feu, les jambes croisées, sur des nattes de « sapinage ».
Les calumets de pierre firent monter, sous le plafond de bouleau, les orbes de la fumée bleue avec l’âcre senteur du pétun.
Personne ne parlait.
Seulement, de temps en temps, le Jongleur disait :
— Matchounon n’est pas encore avec nous.
Et le Sagamo répondait :
— Matchounon est rusé comme le renard ; il court comme le daim : il arrivera.
Et les sauvages toujours assis en cercle, les jambes croisées, sur leurs nattes odorantes, faisaient un signe de tête affirmatif, et, silencieux, soufflaient une bouffée de fumée bleue vers le plafond de bouleau.
Soudain la porte s’ouvrit et le jeune chasseur entra. Sa prunelle sombre étincelait sous ses noirs sourcils, un sourire de triomphe courait sur sa lèvre presque nue, et ses cheveux plats s’agitaient sur ses épaules.
Un grognement joyeux roula sous la tente ; des spirales plus rapides s’enchaînèrent au-dessus des têtes des fumeurs, mais personne ne parla.
Matchounon prit un calumet, aspira fortement la fumée de la plante enivrante, la fit descendre lentement comme une boisson chaude dans sa gorge altérée, puis, soulevant la peau bigarrée dont il était vêtu, il tira de sa poitrine un crucifix d’ivoire.
C’était le crucifix du père de Brébeuf !
Un cri rauque, farouche, prolongé, fit trembler le wigwam.
Le Jongleur se leva aussitôt. Sa face jaune où les rides mettaient un bariolage noir, s’éclaira d’une joie infernale. C’est le Manitou des Visages-pâles, s’écria-t-il ! Il vient nous chasser de nos forêts…
— Le Visage-pâle n’est pas un guerrier. Il travaille courbé sur le sol comme un lâche !… Le Manitou de nos aïeux m’a parlé dans un songe… Il m’a parlé, et voici ce qu’il m’a dit : « Tu feras mourir dans les supplices l’Esprit qu’adore le Visage-pâle… Tu le feras mourir, comme les jongleurs puissants des pays où le soleil se lève l’ont fait mourir, il y a bien, bien, bien des lunes !… »
Un grondement nouveau, plus terrible encore que l’autre, ébranla le wigwam et se répercuta au loin.
Le Jongleur prit le crucifix des mains de Matchounon et dit :
— Venez ! Suivez-moi ! Emportez des pointes dures et un marteau de pierre.
Tous se levèrent, apportant pointes et marteau, et sortirent après lui.
À travers les rameaux dénudés des merisiers rouges et des bouleaux blancs, le soleil laissait tomber sur la neige immaculée des gerbes de lumière ; mais par-ci par-là des sapins touffus jetaient dans cette éblouissante clarté de larges taches d’ombre.
Les femmes suivaient aussi.
Matchounon s’approcha de la fille du Jongleur, sa bien-aimée Onaïda, et lui dit :
— C’est à ce prix que nous serons unis comme le lac s’unit à la rivière.
— Matchounon, repartit la naïve Indienne, mon cœur tremble comme la première feuille à la première brise… je ne sais pas ce que j’éprouve… C’est comme si je t’aimais moins… Que veut donc faire mon père ?
— Regarde.
Le Jongleur avait enlevé le Christ de sa croix, et il se préparait à le clouer sur l’écorce du plus haut des arbres.
Onaïda se précipita vers son père.
— Ô mon père, cria-t-elle d’une voix suppliante, arrêtez !… Si le Manitou des Visages-pâles est un puissant guerrier, il se vengera ! s’il est sans force et sans valeur, pourquoi le traiter ainsi ?… N’êtes-vous plus généreux ?…
Le Jongleur repoussa la fiancée de Matchounon, et, de son marteau de pierre, il enfonça des pointes aiguës dans les mains et dans les pieds du Christ.
Et le Christ resta suspendu au tronc de l’arbre frémissant.
Et les coups du marteau se répercutèrent dans les montagnes sauvages. Ils se répercutèrent loin, bien loin !
— Mon père ! mon père ! reprit Onaïda, les yeux mourants du Manitou crucifié versent des pleurs !…
Le marteau de pierre frappait toujours !…
— Matchounon, reprit encore Onaïda, regarde, des gouttes de sang tombent des mains et des pieds du Manitou malheureux, retiens donc le bras de mon père !…
Et le marteau de pierre frappait toujours !
— Matchounon, dit de nouveau la douce vierge de la forêt, il y a du sang sur tes mains, et ce n’est pas le sang d’un ennemi. Il y a du sang sur tes mains !… et tes mains jamais ne joueront dans les cheveux de celle qui devait être ta femme !… Je te repousse.
Son œil s’était allumé, sa voix vibrait comme un fil d’acier.
Le Jongleur avait fini son œuvre diabolique, et les échos plaintifs des rocs sourcilleux ne se taisaient point.
Les chasseurs étaient rentrés dans leurs cabanes, et toujours ils entendaient les coups du marteau de pierre sur le crucifix.
L’heure de la chasse sonna, et toujours retentissaient les coups maudits.
Les Indiens revinrent avec le printemps. Ils retrouvèrent leurs wigwams sur les bords du lac aimé, mais n’osèrent y entrer. Ils s’enfuirent donc vers d’autres lieux, car toujours, toujours, ils entendaient les coups du marteau sacrilège sur le saint Manitou des Visages-pâles.
Ne serait-ce pas le marteau du Jongleur, que l’on entend encore sur les bords de ce lac étrange, dans cette solitude pleine d’épouvante ? Car l’on avance, et le bruit recule ; si l’on s’éloigne, il nous suit : il est partout et il n’est nulle part.
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