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Chapitre 4 Sang et or

Un soir, je racontais l’histoire de la maison hantée à mes voisins : le bonhomme Chénard, le vieux Blais, le vieux Letellier, le père Ducap et plusieurs autres. Cela les amusait assez, mais ils paraissaient suspecter un peu mon honnêteté de conteur, et ils me décochaient tour à tour, pour l’acquit de leur conscience, de petits traits malins qui faisaient rire tout le monde et me chatouillaient désagréablement. Je n’en laissais rien voir. Je sais dissimuler comme un vrai diplomate.

Cependant, le père Ducap devint tout à coup fort pensif. Il semblait ne plus rien entendre. Quand j’eus fini, il se leva, et lentement, d’une voix grave que faisait vibrer l’émotion :

— Je connais, moi, dit-il, ce qui s’est passé dans cette maison du bois du moulin. Je sais quel spectre le hantait et quel crime fit descendre sur elle la malédiction de Dieu.

Il garda le silence un instant. Nous étions tous fort surpris, car il n’avait jamais parlé de ces choses. D’ordinaire on se hâte de dire ce que l’on sait. Il en est même qui disent ce qu’ils ne savent pas. Il avait eu sans doute quelque bonne raison pour se taire.

— C’est que moi, reprit-il, je ne croyais ni au hibou fantastique, ni au fantôme expansif de la masure. Les ricanements et les plaintes des trépassés ne m’ont jamais empêché de dormir. Mais si ce que l’on vient de raconter est vrai, je n’ai plus qu’à m’incliner.

— Je vous jure que c’est vrai, affirmai-je avec aplomb.

Il parut réfléchir un moment encore, puis il ajouta :

— Il est toujours pénible de dire du mal des autres, et surtout des siens.

— Comment ! repris-je très étonné, vous voulez vous amuser à nos dépens. Vous n’êtes pas de la famille de ce damné.

— Je suis de la famille de ce damné, mais par alliance, et c’est encore trop, avoua-t-il.

Puis, comme fortifié par cet aveu, il continua :

— Enfin, ce n’est pas ma faute, c’est le hasard. L’ivraie se mêle au bon grain, les chardons poussent au milieu des fleurs. Quand il s’agit des âmes et des consciences, des vertus et des vices, c’est le bon Dieu qui fait le triage, et il le fait bien.

Nous le prions alors de raconter l’effrayante histoire, de dire tout. Nous sommes des gens d’honneur, et capables de garder un secret quand c’est nécessaire.

— Pas ce soir, demain, répond-il. Il faut que je me recueille un peu. Bien des choses s’effacent de ma mémoire maintenant ; et puis, je ne sais pas s’il est bien opportun de réveiller des souvenirs mauvais, et de raconter la vie de ceux qui n’ont pas craint le Seigneur.

Le lendemain, dès après le souper, nous étions tous assis dans nos fauteuils de frêne, les uns à demi perdus dans l’ombre des angles, les autres se profilant dans un cercle de pâle lumière, à une petite distance de la table où brûlait mélancoliquement une lampe de verre. Nous causions spectres, fantômes et revenants, près du poêle qui grondait sous « l’attisée » d’épinette rouge, en attendant le vieux voisin qui devait nous renseigner sur les habitants de la maison hantée. Mais il tardait. Peut-être ne voulait-il plus parler. Son secret alors mourrait avec lui.

Nous étions à déplorer ce retard quand, tout à coup, l’on entendit à la porte un crissement de pieds pesants sur la neige durcie. C’est lui, le bon vieillard. Il entre. Nous échangeons les cordialités ordinaires. Il suspend au crochet de fer son casque et son capot d’étoffe grise, réchauffe au poêle ses mains frileuses, et vient s’asseoir près de la table, en pleine lumière. Nous voulions ne rien perdre des impressions de cette honnête figure de vieux. Nous étions très attentifs, très anxieux.

Le père Ducap toussa trois fois, se campa sur sa chaise, et commença en ces termes :

— Ce damné était mon oncle.

— Votre oncle ? fîmes-nous, épouvantés.

— Mon père et lui avaient épousé les deux sœurs, deux jeunes filles assez jolies et fort avenantes, disait-on, mais de caractères tout à fait différents. Ma mère était douce et charitable ; l’autre, dure et avare. On est toujours cruel quand on aime l’argent.

Les deux mariages eurent lieu un même matin, dans l’église de Sainte-Anne-de-Beaupré. C’est de Sainte-Anne que viennent mes ancêtres maternels. Mon père, lui, était de l’Île d’Orléans, l’île des Sorciers, comme on l’appelait jadis.

Mon oncle Michel Babylas n’avait pas de parents dans nos environs. Il se disait originaire des vieux pays. Même, il affirmait descendre en ligne indirecte du grand prêtre Hanan, qui s’était si fort moqué de Jésus. C’était du badinage, vous comprenez ; il ne pouvait pas montrer ses parchemins. Mais ce qu’il aurait bien pu faire, par exemple, c’eût été de crucifier le doux Sauveur du monde.

Il était petit, bronzé, très vif et grand parleur. Il s’était fait marchand forain, et parcourait nos paroisses, sa pacotille sur le dos. Ce fut dans l’une de ses tournées d’affaires qu’il fit connaissance de mademoiselle Lucie Dupincourt, la sœur de ma mère.

La jeune fille se sentit fière d’être remarquée, et répondit aux avances galantes de cet étranger. Imprudente qui repoussait l’amitié d’un brave garçon de ferme, son voisin, sous prétexte qu’il manquait d’élégance et ne s’exprimait pas avec facilité.

Les époux Babylas n’eurent qu’un fils. Un enfant comme les autres pour tout le monde, mais pour eux un petit prodige. Ils le trouvaient beau, bien fait, pétillant d’esprit, trop fin assurément pour vivre longtemps dans notre pauvre monde, comme si les niais seuls devaient arriver aux cheveux blancs. C’est vrai pourtant qu’il mourut jeune, mais pas de trop d’esprit.

Il en avait sa part, qu’il dépensait peut-être à faire des sottises, comme bien d’autres. Cependant il ne paraissait pas adonné à la dissipation, et il semblait naturellement bon. Un fruit encore sain sur un arbre déjà malade. Mais il allait être piqué d’un ver, lui aussi, comme l’arbre paternel, le ver de l’ambition. Il voudrait faire parler de lui, et pour cela il faudrait des écus. L’argent est le commencement de la sagesse selon le monde, et le piédestal de toutes les grandeurs d’un jour.

Dans nos campagnes, en ce temps-là comme aujourd’hui, il fallait peiner longtemps pour emplir d’écus un gousset un peu profond. Il se fatigua d’attendre. Il donna un baiser à sa mère, une poignée de main à son père, et il mit un paquet sous son bras. La mère versa une larme et le père sourit.

— Ne m’oublie pas, dit-elle, et reviens bientôt.

— Va et fais de l’argent, recommanda le père. L’argent est un levier formidable, qui peut soulever toutes les volontés, une huile magique qui adoucit tous les rouages, un argument irréfutable, un voile qui cache les défauts, un verre qui grossit les vertus. Pauvre, tu n’es rien ; bien pauvre, tu n’es qu’un sot. Riche, tu mérites la considération et le respect ; bien riche, tu as l’esprit et le talent que tu veux payer ; très riche, tu possèdes tout le génie qu’une tête humaine peut emmagasiner. Toutes les plumes sottes ou affamées t’offriront leurs pointes serviles, et tous les rimeurs en quête d’un héros généreux chanteront ta gloire. Et plus tu verseras l’aumône à la réclame et plus la réclame ajoutera de fleurons à ta couronne. Va !…

Le fils était déjà loin sur la route qui mène partout.

†††

À la tombée de la nuit, Babylas et sa femme venaient s’asseoir au coin du foyer et regardaient mélancoliquement les félines ondulations de la flamme qui dévorait des sarments résineux, et ils semblaient se complaire dans la morne solitude de leur demeure. Ils conversaient par monosyllabes, soit paresse de l’esprit, soit caprice de la voix. Ils se devinaient ou ils se dédaignaient.

Lui, il fumait à longues bouffées un tabac mordant ; elle, le menton penché sur sa grosse poitrine, elle faisait jouer les aiguilles de son tricot. Puis, dans leur égoïsme, ils enveloppaient l’âtre d’un regard jaloux et lui tendaient plaisamment leurs membres un peu frileux.

Il y avait de la tristesse au fond de leur âme. Il y avait aussi de l’envie, car ils étaient chagrins de la félicité des autres, ne disaient du bien de personne et ne songeaient à aucune œuvre de charité.

Il y avait même de la haine. Ils auraient voulu voir la misère assiéger le seuil de leurs voisins, et les malheurs empoisonner leur existence.

Ils éprouvaient de l’amertume cependant à la pensée du fils absent, mais souriaient d’aise croyant que le fils ambitieux leur apporterait la fortune. Puis ils parlaient de richesse, ébauchaient des rêves séduisants et se promettaient une vieillesse fortunée.

On ne les aimait guère dans la paroisse. Babylas affichait du mépris pour tout ce qu’on respectait. Il ne prenait jamais le chemin de l’église. Il disait que le confessionnal est un écueil où périt la liberté de l’homme, où s’effeuille l’amour de la femme ; que les prêtres font un métier lucratif et facile ; que la superstition bat son plein dans notre pays ; qu’il n’y a qu’une religion sensée, la croyance en un Dieu qui s’amuse de nos chimères. Un tas de bêtises enfin, qu’on ne se donnait pas la peine de réfuter. On levait les épaules, on tournait le dos.

— Le peuple n’est pas savant, dis-je alors, mais il a du bon sens. Il juge vite et bien les personnes qui se mêlent de dogmatiser sans en avoir la mission. Si le dogme l’embarrasse, il regarde à l’honnêteté de ceux qui l’affirment. Il comprend la morale. Il sent bien qu’il devient meilleur après la prière, plus fort après la confession, plus courageux devant les promesses du ciel, plus charitable au souvenir de la miséricorde divine, plus doux à la pensée de Jésus pardonnant à ses bourreaux.

S’il voit couler une eau limpide, il sait que la source est pure. Quand le fruit est délicieux et sain, les rameaux sont verts, et la sève circule vaillamment dans le tronc ; l’arbre est bon. Les fruits de la religion sont divinement beaux et infiniment bons, donc la religion est infiniment bonne et divinement belle.

Que les rhéteurs, les philosophes et les savants de toutes les époques et de tous les lieux, pâlissent sur les livres, interrogent la nature, demandent leurs secrets aux ruines antiques, et cherchent à connaître, jusqu’en ses mystérieuses profondeurs l’histoire de la vie sur la terre, c’est bien. L’esprit humain a le droit de connaître. Mais qu’il ne cherche pas en dehors de Dieu, c’est peine perdue. Dieu lui a donné le thème, qu’il le développe. Dieu lui a laissé des notes, qu’il les recueille et les commente. Il pourra se tromper, mais ses erreurs n’infirmeront jamais la loi première. Il semblera inventer peut-être, quand il ne retrouvera que la trace perdue. Partout il verra surgir une croyance religieuse, mais nulle part, excepté dans la parole du Christ, il ne trouvera la lumière ; nulle part, excepté au pied de la croix, il ne trouvera l’amour ; nulle part, excepté dans la foi, il ne trouvera la paix.

Prie et crois, dans ton heureuse ignorance, ô peuple courbé sur la glèbe, car ni la foi, ni la prière ne t’empêcheront d’aspirer plus haut, de voir plus loin, de marcher plus vite. La religion n’enraie pas le progrès, elle le dirige ; la foi n’emprisonne pas la liberté, elle lui donne des ailes ; la charité ne mine pas les institutions financières, elle leur demande un noble emploi de leurs richesses.

Mais, pardon ! je m’aperçois que j’ai pris sans gêne aucune la place de notre cher vieux conteur. Je lui rends la parole, m’écriai-je après cette longue tirade.

Le bon vieux conteur sourit et continua :

— Le vide se fit autour du petit marchand forain. Les amis, les voisins cessèrent même de le visiter, à cause de sa mauvaise conduite. Il était canaille. Des soupçons graves planaient sur ce couple détesté ; des bruits sinistres couraient sur leur compte : tous s’éloignaient, tous fuyaient. L’existence leur devint insupportable, ils résolurent de partir.

C’est à cette époque que fut construite, dans le bois du moulin, à Lotbinière, une maison de pierre dont vous connaissez les débris, sinon l’histoire.

Alors, il n’y avait ni bateaux, ni chemins de fer, et les voyageurs se faisaient conduire d’une ville à une autre, en de lourdes voitures, sur des chemins caillouteux ou coupés d’ornières.

La voie la plus droite était comme aujourd’hui la plus courte, et la plus courte était la plus avantageuse. Économie de temps, de chevaux et d’argent. Or, de Sainte-Croix à Gentilly, la ligne droite coupe de grandes pointes superbes qui font dans le fleuve une dentelure de rochers ou de caps, avec d’immenses panaches de forêts et des villages florissants : le Platon, le Bois des Hurons, tout Lotbinière d’autrefois ; le Cap Charles, le Cap-à-la-Roche à Saint-Jean-des-Chaillons ; le Cap Levrard et tout Saint-Pierre-les-Becquets. Les voyageurs suivaient d’ordinaire cette ligne droite et traversaient le bois du moulin, au deuxième rang de Lotbinière.

Sauvage, sur les écorces d’une belle rivière, sous les bois, l’endroit n’était pas mal choisi pour un relais, et hommes et bêtes s’y reposaient avec plaisir.

C’est dans cette maison que Babylas installa son auberge. Elle fut achalandée. On y dormait un calme sommeil dans cette atmosphère saturée des baumes de la forêt ; on y mangeait de bon appétit la perdrix et le lièvre accommodés à des sauces que Brillat-Savarin n’aurait pas soupçonnées ; on y buvait le bon vieux rhum de la Jamaïque, qui souventes fois attisa l’esprit de nos pères. Cependant de temps à autre, il se fit à son sujet des confidences étranges, et sa réputation périclita. Les voyageurs n’osaient plus y coucher. On entrait, en passant, boire un verre, manger un potage, et l’on se hâtait de fuir. La solitude se fit.

Mais Babylas était riche. Pendant dix ans, il avait exercé son industrie avec succès. Pas difficile sur le choix des moyens, les scrupules ne l’avaient jamais ennuyé. Fort peu de dépenses, pas de toilettes pour le dimanche, pas de cheval à l’écurie, une vache que nourrissaient les plantes du bois et l’herbe des routes, des poules, du gibier, de la fenaison, point n’aurait été besoin de faire de la rapine, pour amasser. Le pécule eût fait boule de neige.

Un jour, la nouvelle se répandit qu’il avait été dévalisé. Personne n’en éprouva de chagrin. Il ne s’expliqua jamais comment son argent si bien caché avait pu être trouvé. Y avait-il eu trahison ? Seule sa femme connaissait la cachette, et elle paraissait fort désolée, elle aussi. Il se passe de si étranges choses parfois dans le cœur des femmes dévoyées.

Cependant toutes ses piastres si âprement amassées n’étaient pas disparues. Il en avait fait deux parts – pour lui toutes deux – et les avait enfouies en des cachettes différentes. Il ne risquait jamais tout à la fois. L’une de ces deux parts avait été trouvée. Il devint irritable et sombre. Il se mit à surveiller sa femme avec un soin jaloux. Et comme elle allait au moulin de temps en temps, pour acheter de la farine, il y alla, lui aussi.

†††

Un soir du mois d’octobre, il s’y était rendu pour faire un bout de causerie avec le meunier. Le ciel n’avait pas une étoile, et la rivière coulait noire en son lit de cailloux, entre les deux falaises.

Les meules du moulin tournaient avec un grondement monotone et régulier, broyant le blé que dorait un rayon de la lampe. Au plafond sombre montait une blanche poussière de farine. Toute la pièce semblait remplie d’une brume très légère qui ne laissait d’humidité nulle part, mais qui voilait tous les objets comme d’un subtil pollen de fleurs. Dans l’obscurité qui enveloppait la route et le moulin, le ciel et la côte, s’élevait l’éternelle clameur de la rivière tombant du haut de la chaussée.

Tout à coup, les sabots ferrés d’un cheval retentirent sur le petit pont d’en face. Une voiture passait. Le meunier remarqua :

— Ce sont des voyageurs, car ceux qui vont quérir le prêtre ou le médecin me disent toujours un mot en passant. S’ils n’entrent pas, ils appellent et je sors.

— Alors, bonsoir ; je rentre chez moi, fit Babylas. Le chat doit être au bord du trou quand le rat se montre.

Et il sortit.

— Quelle obscurité d’enfer ! grommela-t-il.

— Bonne nuit pour le crime, répliqua le meunier en riant.

Babylas entendait le roulement de la calèche, à une petite distance, et il se hâtait, connaissant bien le chemin. Quand il arriva sur la côte, une voix rude criait :

— Ce damné chemin de l’auberge, où est-il ?… On ne voit que du noir partout.

Il se mit à courir, criant à son tour :

— Attendez, messieurs, je vais vous guider.

La voiture s’arrêta. Babylas prit le cheval par la bride et le conduisit jusqu’à la porte de sa maison.

— C’est un voyageur que je vous amène, monsieur Babylas, fit le cocher en mettant le pied à terre.

— Mille fois merci, monsieur Spénard, et venez souvent.

— Pas en des nuits pareilles. Monsieur était pressé, il fallait bien marcher. Le voici sain et sauf, j’en suis aise et m’en retourne.

Babylas fit entrer son hôte et l’installa dans la meilleure chambre. Il revint ensuite trouver Spénard qui montait déjà dans sa voiture.

— Vient-il de loin ? demanda-t-il.

— Je ne crois pas, répondit le cocher, car son bagage est mince.

— Est-ce un commerçant ?

— Je n’en sais rien. Peut-être que c’est un pêcheur à la ligne… Il ne parle point.

— Il vous a dit où il allait, au moins ?

— Il ne le sait pas. Il a l’air de chercher quelque chose. Il s’est informé seulement du prix et de la qualité des terres, dans nos environs. Il a aussi demandé s’il y avait quelque jolie maison à vendre dans notre village. Il n’y en a point. S’il veut aller plus loin, comme la chose est probable, vous lui trouverez une voiture, n’est-ce pas ? Une bonne, car il n’aime pas se faire balloter comme un colis. Moi, je ne peux faire une lieue de plus, il faut que je conduise monsieur Baby aux Trois-Rivières demain matin. Je vous souhaite le bonsoir.

Il s’enfonça dans le chemin ténébreux.

Le voyageur, un jeune homme de vingt-cinq ans, à peine entré, se laissa tomber sur un sofa, et, la tête dans ses mains, il parut absorbé dans une sérieuse réflexion.

Il avait un air un peu rude. La fatigue, peut-être, ou les contrariétés, les mécomptes ; on ne savait. Tout de même, il n’était pas laid avec ses cheveux crépus, son œil perçant, ses joues hâlées, sa moustache épaisse.

Madame Babylas entra. Il eut un tressaillement et il se leva pour la saluer. Elle lui demanda s’il voulait prendre une tasse de thé. Il ne faudrait qu’une minute pour faire bouillir l’eau. Il remercia, prétextant la fatigue et le besoin de dormir. Elle le conduisit dans une chambre assez propre et blanchie au lait de chaux, en arrière du salon. Elle se retirait, quand il la rappela pour lui confier une petite sacoche de cuir très ronde et bien pesante.

— Prenez-en grand soin, recommanda-t-il, c’est toute ma fortune.

Les yeux de la femme étincelèrent et elle eut un sourire singulier.

— Grand soin, oui, dit-elle. Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.

Quand elle rentra dans la cuisine, Babylas l’attendait debout près de la table. Il prit la sacoche et la soupesa curieusement.

— Qu’y a-t-il donc là-dedans ? fit-il. C’est bien lourd.

Puis il ajouta d’un ton sarcastique :

— Est-ce qu’il vend du plomb, ce monsieur-là ?

Madame Babylas répondit que c’était peut-être de l’argent, vu qu’il lui avait confié ce petit sac en lui recommandant d’en prendre un soin tout particulier, qu’il valait une fortune.

— Une fortune !… Une fortune là-dedans ! reprit Babylas étranglé par le désir de regarder, de palper, de…

— On pourrait toujours voir, proposa la femme, il n’y a pas de mal à voir.

— Du mal ? Mais non, il n’y en a pas. Une fortune ! Cela ne se voit pas souvent, comme ça, tout à la fois, d’un coup d’œil. Laissons-le s’endormir. Il semble fatigué. Il est bien fatigué : il l’a dit.

Ils jetèrent des sarments secs dans la cheminée et une flamme vive s’éveilla, remplissant l’humble pièce d’une lueur molle et flottante. Ils éteignirent la bougie. Pourquoi une bougie ? Dépense inutile. Le bois ne coûte rien dans la forêt ; on peut vaillamment attiser la cheminée.

†††

Il devait dormir maintenant. Il était couché depuis une heure, une longue heure. Il dormait en effet. Il dormait d’un sommeil calme, profondément confiant, et un sourire de béatitude avait fait disparaître l’aspect trop rude de sa figure.

Le couple hideux s’approcha du foyer où le bois résineux flambait toujours.

La sacoche était fermée à clef. Il y eut un mouvement d’impatience.

— On ne peut toujours pas briser la serrure, disait la femme.

— Il faut voir tout de même, répliquait l’homme.

Ils s’assirent côte à côte, en face de la flamme, et leurs visages inquiets et mauvais prenaient des teintes rouges comme du sang.

Babylas proposa d’aller fouiller les poches du vêtement.

Il faut être bien prudent et ne pas éveiller l’hôte, observa sa femme.

Il partit, marchant sur le bout des pieds, sans souliers et sans lumière. Dix minutes après, il revint tout souriant, montrant une petite clef qu’il tenait entre le pouce et l’index, dévotement. Il mit cette clef dans la serrure en simulant sacrilègement l’hostie sainte que le prêtre offre au communiant. Un sarment se fendit dans le brasier avec un bruit d’explosion, et des étincelles volèrent à la face des misérables.

Le petit sac fut ouvert, et les deux infâmes poussèrent de leur gosier, serré par la crainte et le plaisir, une exclamation de surprise. Ils se penchèrent sur le trésor, puis, se regardèrent muets et presque tremblants. Ils avaient peur d’être surpris. Si le voyageur s’éveillait, s’il avait entendu leur cri mal étouffé… Mais non, ce n’était pas possible, il dormait bien profondément dans son bon lit de plume, et les portes étaient fermées.

Ils enfoncèrent leurs mains dans la sacoche ouverte, et brassèrent les pièces de monnaie et les liasses de billets. Comme ça sonnait agréablement à l’oreille, et comme c’était doux à palper !

— Comptons les écus, proposa la Babylas.

Et ils s’approchèrent l’un de l’autre, comme pour se soutenir dans la lutte qui allait commencer. Ils prirent les billets.

Désenchantement ! Une cinquantaine de misérables unités !

Il y en avait d’autres qu’ils étalèrent d’une main fiévreuse.

C’était mieux : des billets de cinq, de dix, de cinquante, de cent.

Un véritable éblouissement. Et ces pièces sonnantes qui paraissaient blanches tout à l’heure, dans la demi-obscurité, ne voilà-t-il pas qu’elles jettent des reflets fauves maintenant à la lueur du foyer ! De l’or !

C’est de l’or !

Et sur la petite table qu’on avait approchée de la cheminée, les piles s’élevaient comme des chandeliers d’autel.

Quel rêve ! Quel enchantement !

Les deux amis, lui et elle, se retiraient un peu en arrière, de temps en temps, pour mieux embrasser d’un coup d’œil ravi, cet échiquier étincelant.

Il y avait dix mille piastres.

Ils comptèrent dix fois chacun, et toujours les dix mille piastres y étaient ; jamais moins. Ils ne pouvaient en détourner leurs regards.

— Il faut pourtant remettre cela dans la sacoche, soupira-t-elle.

— Oui, oui, sans doute, mais rien ne presse. Il dort comme un bienheureux. Il devrait ne se réveiller jamais, répondit-il.

— Ne se réveiller jamais… répéta-elle, comme un écho mourant.

— Dix mille piastres, femme, c’est le ciel sur la terre, et le ciel, on fait bien d’y entrer quand la porte s’ouvre.

Elle approuva disant qu’un merle en cage vaut mieux que toute une nichée au bois.

Il reprit d’un ton lamentable :

— Ah ! si l’on ne nous avait pas dépouillés comme on l’a fait ! C’est peut-être notre argent qui revient ainsi. Il y a des compensations. Et puis sommes-nous obligés de perdre, comme cela, ce que nous avons amassé avec tant de peines !

Il cherchait une excuse au crime dont il sentait les premières suggestions. Sa femme lui dit alors d’une voix dolente aussi et en soupirant :

— Non, il ne faut pas se laisser tenter. Les tentations sont fortes parfois et la chair est faible. On prend son bien où on le trouve, c’est vrai. Mais cet argent…

Il l’interrompit brusquement :

— L’argent est à tout le monde. Pas plus à lui qu’à d’autres. On m’a dépouillé, c’est bien ; j’en dépouille un autre, c’est encore bien. Tant pis pour celui qui se fait pincer. Il paie pour tous… C’est au plus fort et au plus fin. Les gros mangent les petits. L’essentiel est de réussir. Le succès justifie tout.

La tentation devenait terrible et les deux avares n’offraient guère de résistance. Ils s’aveuglaient de plus en plus. Les bons même ne résistent pas longtemps à la violence de certaines suggestions. L’énergie s’use vite quand on lutte contre soi-même, et l’homme a tellement besoin de bonheur, qu’il sacrifie souvent une félicité durable mais tardive, à une fatale et passagère satisfaction.

— Qu’as-tu donc envie de faire, Babylas ? demanda la femme un peu émotionnée.

Il répondit froidement :

— Garder cet or.

Elle répliqua qu’il ne se laisserait point dépouiller comme cela, lui ; qu’il porterait plainte et que ce serait difficile, peut-être, de se tirer d’affaire.

— Il n’ira pas porter plainte devant nos magistrats, dans tous les cas. Nous allons prolonger son sommeil. Nous dirons qu’il s’est mis en route à pied, de bon matin, si jamais on nous parle de lui. Nous ne sommes pas tenus de veiller sur les voyageurs, ni de les conduire. Ça ira !

Ils remirent l’or et le papier dans la sacoche et se dirigèrent vers la chambre de l’étranger. Lui, il tenait un lourd marteau ; elle, une bougie pleureuse. Quand ils furent devant la porte, il demanda :

— Voulez-vous être éveillé de bonne heure ?

Il faisait cela pour voir si le jeune homme dormait. Le jeune homme répondit d’une voix mal éveillée :

— Non ; je suis fatigué, laissez-moi dormir.

Et il se tourna sur sa couche. Ils eurent un mouvement de surprise et de frayeur en l’entendant parler.

La Babylas dit tout bas :

— Viens-t’en.

Et elle tira son homme par le bras.

Quand ils furent devant le feu de l’âtre, elle dit qu’on pouvait prendre un peu d’or sans qu’il s’en aperçût peut-être. Il croira ce qu’il voudra, s’il s’en aperçoit. Personne ne trouvera jamais rien. Il y a des cachettes dans le bois.

— Des cachettes dans le bois, gronda le mari soupçonneux, parles-en.

— Il ne faut pas le tuer, reprit-elle, j’ai peur du sang. Et puis, ce jeune homme, il a sa mère sans doute, sa pauvre mère ! Non, ne le tuons pas. Reste ici.

— Folle !

— Je vais l’éveiller.

— Je vais l’endormir, moi.

Et il la menaça de son marteau. Elle supplia :

— Je vais tout voler. Je vais me sauver avec l’or. Tu diras que je suis la plus misérable des femmes et la honte de ta maison ; que tu m’as chassée, que… tout ce que tu voudras ! Mais verser le sang de ce jeune homme qui a mis sa confiance en nous, et dort en rêvant à sa mère peut-être… À sa mère qui l’attend dans les pleurs et l’ennui. Oh ! non, jamais !

— C’est bien, femme, répliqua-t-il. Allons nous reposer comme deux bonnes bêtes, et ne touchons pas un sou de cette fortune qui s’offre à nous, à nous que le monde a ruinés et volés. Viens !

Ils entrèrent dans leur chambre. Le feu s’éteignit dans le foyer et d’épaisses ténèbres remplirent la maison. Ils feignirent le sommeil, car ils s’épiaient l’un l’autre. Des reflets d’or brillèrent devant leurs yeux fermés, dans la nuit. L’obscurité parut s’étoiler avec magnificence. Les piastres précieuses tourbillonnèrent comme une étincelante poussière… Des rêves de fortune ravissants et fous s’ébauchèrent avec délice, puis un sentiment de crainte, comme un souffle froid, les dissipa tout à coup. Mais ils revinrent toujours, et la volonté faiblissait. Elle, la Babylas, elle se disait, à la fin, étourdie par la cupidité :

— S’il se mêlait seul de cette affaire… Il devrait y songer. Pourquoi se mettre deux ?.

Et elle faisait semblant de dormir d’un sommeil profond.

Le fluide mystérieux qui parfois vole rapide comme l’éclair d’une personne à une autre, emportant une pensée intime ou un message étrange, circulait autour de leurs fronts et mêlait leurs idées criminelles.

Il se leva sans bruit, doucement, alluma une lanterne, puis l’enveloppa d’un linge pour en dissimuler la lumière. Cela fait, il prit son marteau et, de nouveau, se rendit dans la chambre du voyageur. Il attendit debout près du lit paisible. L’étranger dormait bien. Cela se voyait au mouvement calme et régulier de ses larges poumons.

Il laissa passer un mince rayon de lumière et put contempler la figure heureuse de cet homme trop riche qu’une fatale destinée venait de mettre devant lui. Il eut un moment d’hésitation et il voilà la lueur de sa lampe. Mais, dans les ténèbres, il vit de nouveau scintiller les pièces d’or, et le vertige l’emporta…

Il asséna un terrible coup de son marteau sur la tête du jeune homme et la mort fut instantanée. Il traîna vitement le cadavre dans le bois, puis il revint se coucher tranquillement. Sa femme ronflait toujours. Il savait bien qu’un si profond sommeil n’était pas naturel, mais il n’en fit rien paraître.

Le matin, il dit en se levant qu’il allait réveiller le voyageur. Elle eut un singulier sourire. Il revint aussitôt en criant :

— Parti ! il est parti ! La chambre est vide !… C’est étrange !… Et la sacoche, ajouta-t-il ironiquement, a-t-il au moins oublié la sacoche ?

— Elle est là, répondit la femme, en montrant le placage entre les deux fenêtres de sa chambre.

— À nous la fortune ! À nous le bonheur ! clama Babylas en levant les bras au ciel.

— Mais il va revenir sans doute, observa l’hypocrite complice, pour faire croire qu’elle ne devinait pas.

— Jamais ! sois tranquille.

Et elle demeura tranquille.

Il alla reprendre sa victime et la cacha dans la rivière, sous quinze pieds d’eau, avec des roches aux pieds et au cou.

†††

À quelque temps de là, ils se rendirent au village pour acheter des vêtements.

Le marchand leur demanda, en mesurant l’étoffe d’une robe, s’il était vrai que leur garçon était de retour.

Ils ne répondirent pas ; ils ne purent répondre tant ils furent étonnés, et ils se regardèrent stupidement. Le marchand pensa qu’ils ne l’avaient pas compris ;

— Votre fils est revenu ? questionna-t-il de nouveau.

— Notre garçon ! répétèrent-ils d’une voix haletante.

Le marchand continua :

— Il était parti depuis dix ans, n’est-ce pas ? Vous m’avez dit cela un jour. Il avait quinze ans alors.

— Quinze ans, oui, balbutia Babylas.

— Et il est revenu, quelle joie pour vous, n’est-ce pas ?

— Revenu ? comment ? Non, il n’est pas revenu.

La femme de Babylas tremblait et sa pâleur était extrême.

Le marchand ajouta :

— C’est le père Spénard, de Saint-Pierre, qui m’a raconté cette nouvelle. Même il m’a dit que c’est son garçon qui l’a conduit chez vous, un soir de l’autre semaine. Il paraît qu’il a rapporté beaucoup d’argent.

— Notre enfant ! clama la malheureuse femme, qui tomba foudroyée sur le plancher.

On s’empressa de la secourir, mais elle semblait ne plus vouloir vivre ni penser. Elle reprit ses sens et s’évanouit maintes fois.

— C’est l’émotion, la surprise, disait Babylas, tout épouvanté aussi.

Il allait se perdre, quand le marchand lui demanda si son garçon était venu sans se faire connaître. Il saisit cette planche de salut :

— Non, il ne s’est pas fait connaître ! Non ! Pourquoi ? Nous aurions eu tant de bonheur à le presser dans nos bras ! Nous ne l’avions pas vu depuis dix ans ! Il était parti enfant, il est revenu homme. Nous ne pouvions pas le reconnaître ! Le bon Dieu nous éprouve terriblement ! Mais peut-être qu’il va revenir nous surprendre.

La misérable mère sortit enfin de son évanouissement et demanda à partir, disant avec des larmes qu’elle était malade, qu’elle allait mourir.

Ils s’en allèrent, laissant le marchand fort perplexe. Le monde n’était pas grand alors ; les gens ne se voisinaient pas beaucoup et les rumeurs s’éteignaient vite. Cependant il se fit bien des suppositions au sujet des Babylas. Mais la police était bénévole et les criminels se cachaient aisément.

Il y eut entre les époux méchants des reproches amers, des menaces redoutables, des haines de damnés. Ils s’accusèrent l’un l’autre et voulurent se tuer. Ils furent tentés de tout avouer par vengeance. Mais la vue du trésor qui brillait toujours dans la pauvre sacoche, adoucit peu à peu l’amertume de leurs paroles et de leurs remords. Les querelles devinrent moins fréquentes.

Si dénaturée que soit une mère, il reste toujours, au fond de son cœur, un souffle de l’amour sacré qu’elle seule peut connaître, et ses efforts pour oublier pleinement la sainte joie de la maternité sont toujours inutiles. Et plus elle se plonge dans le mal pour étouffer la voix de la nature, et plus cette voix invincible lui crie : « Tu es mère ! tu es mère ! tu es mère ! »

Moins de deux ans après le meurtre du jeune voyageur, son fils, la femme Babylas mourait. Personne ne comprit le mal qui l’emporta. Le remords peut-être. Elle avait vu le prêtre.

Babylas vécut plusieurs années encore, seul dans son auberge sanglante. Il se disait pauvre, mais personne ne le croyait, et l’on évitait sa porte comme la porte de l’enfer. L’on n’avait pas tort.

Un matin de janvier, on s’aperçut que le sentier qui conduisait à sa demeure n’était pas battu, et cependant il n’avait pas neigé depuis plusieurs jours. On le crut malade. Il ne fallait toujours pas le laisser mourir comme cela, sans confession. Son âme avait coûté cher à Jésus-Christ. Des voisins, Gagnon, Lépire et Rivard s’y rendirent et, pénétrant à l’intérieur, ils le trouvèrent mort en face de l’âtre éteint.

— Requiescat in pace, dit le père Gagnon.

La maison trembla jusqu’en ses fondements, et une voix terrible et mystérieuse répondit :

— Non est pax impiis !

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