Chapitre 1 La grotte des chèvres
Par une belle matinée du mois de juin, vers la fin du siècle dernier, un beau jeune homme s’avançait dans cette contrée admirable qui forme la base de l’Etna du côté de Catane, et qui, en raison de sa position, porte le nom de regione piemontése. Il allait visiter le volcan gigantesque de la Sicile, et, comme ce n’était pas la première fois qu’il entreprenait cette excursion, il n’avait pas jugé nécessaire de se munir d’un guide surtout dans la partie riante et habitée qu’il parcourait et dont chaque sentier, chaque vallon couvert de fleurs et de fruits, chaque coteau tapissé de vignes, lui étaient devenus familiers dans ses fréquentes promenades. Il montait un beau et bon cheval qu’il laissa à Nicolosi, village d’un aspect assez sombre, bâti de laves et de basaltes, et servant de limite entre le pays enchanté que notre voyageur venait de franchir, et la région déserte et sauvage, qui s’élève rapidement vers la sommité de l’Etna. Après s’être reposé quelques heures et avoir loué une mule, la plus vigoureuse qu’il pût trouver dans le bourg, – et ce n’était pas beaucoup dire, – il repartit vers 5 heures de l’après-midi, déterminé à marcher toute la soirée et toute la nuit, afin d’arriver au cratère au lever du soleil et d’y contempler le plus magnifique spectacle de l’univers : toute la Sicile déployée en triangle sous ses pieds et baignée de l’immense mer, où la vue ne rencontre plus de bornes que du côté du détroit et des monts de la Calabre.
— Il me semble, mon bon Tricket, dis-je en interrompant le narrateur, que tu fais des phrases un peu longues.
— Elles ne le sont pas encore assez pour être à la mode, me répondit-il sans se déconcerter, et il continua.
Le voyageur eut un assaut à soutenir contre le babil de l’hôtesse de Nicolosi qui voulait l’engager à prendre un guide. « Sainte Vierge ! disait-elle, c’est une véritable folie que de vous engager ainsi tout seul dans ces bois où il est si facile de s’égarer que nos pâtres eux-mêmes s’y égarent tous les jours. Et si vous alliez vous engloutir dans une de ces cheminées souterraines qu’on rencontre à chaque pas ? Gesù mio signore, ne vous exposez pas ainsi, car si vous échappez aux dangers de la route, qui sait quels malins esprits peuvent se jouer de vous et vous jeter en bas de la montagne ? Il y a un certain génie malfaisant qu’on appelle…
— Vous me conterez cette histoire demain, ma bonne hôtesse, interrompit le voyageur. Aujourd’hui, elle retarderait trop mon départ. Je pense que les malins esprits m’attaqueront aussi bien avec une escorte de cent hommes, s’ils ont envie de contrarier ma marche. J’ai déjà fait cinq ou six fois ce chemin, et je dois le connaître assez bien pour m’y maintenir avec quelque attention. Et puis, pensa-t-il en s’éloignant de Nicolosi au trot de sa mule, et en traversant la plaine inclinée, couverte de cendres rougeâtres qui domine le village, mon plaisir sera sans mélange. Si je parviens seul au terme de ce désert terrible et majestueux, je n’aurai pas à essuyer les éternels et fatigants avis d’un guide qui veut se rendre nécessaire et doubler son importance, en vous exagérant les dangers du chemin. Je n’aurai pas non plus l’importune distraction de ses explications plates et grossières, ni l’inquiétante contrariété de ses fatigues feintes ou réelles, ni l’embarras de ces mille ruses perfides par lesquelles ils cherchent à faire doubler leur salaire et manquer votre voyage. Il faut être seul pour sentir toute l’exaltation qu’une nuit sur l’Etna est capable d’inspirer : la présence d’un être de mon espèce me rappellerait que je suis un homme, et seul avec le vent et la neige, j’espère l’oublier. Je veux pouvoir enfin abandonner mon âme au désordre de ces éléments fougueux qui règnent en maîtres absolus sur une terre déchirée et bouleversée chaque jour au gré de leur caprice.
Le jeune homme, dans son enthousiasme, ne manqua pas de s’identifier avec Empédocle. Sa situation l’exigeait rigoureusement, quoiqu’il fît le plus beau temps du monde, et que rien ne rendît l’approche du volcan périlleuse.
Il arriva sans difficulté à la grotte des Chèvres, station ordinaire des voyageurs et seul gîte qu’ils puissent trouver dans cette forêt inhabitable. Il y fit les préparatifs d’usage pour y passer le moins mal possible la première partie de la nuit, c’est-à-dire qu’il coupa de l’herbe qu’il plaça devant sa mule attachée à un arbre voisin ; qu’il abattit du bois et alluma du feu que la température glacée de cette région rend indispensable, et auprès duquel il fit un souper assez frugal, dont il s’était précautionné en quittant l’auberge de Nicolosi. Après quoi, il donna un dernier coup d’œil à sa monture, que ses habitudes rustiques et sa sobriété naturelle préservèrent du besoin de l’enthousiasme pour s’accommoder de sa position. Puis il ranima le feu en y traînant la moitié d’un bouleau desséché, et s’enveloppant dans son vaste manteau, il chercha à goûter quelques heures de sommeil, en attendant celle de se remettre en route ; cependant, il ferma en vain les yeux ; en vain, il s’étendit sur son lit de feuilles sèches et y changea vingt fois de position. Quoiqu’il s’assurât bien, en examinant sévèrement son âme ferme et aventureuse, qu’elle ne recevait pas la plus légère émotion de crainte, soit la nouveauté de sa situation dans cette imposante solitude, soit la subtilité d’un air qu’il n’était pas accoutumé à respirer, il lui fut impossible de s’endormir : l’abondance et la vivacité de ses pensées fatiguaient son cerveau, tous ses nerfs éprouvaient une excitation extraordinaire. Tantôt la chaleur du foyer le suffoquait, mais s’il écartait un peu son manteau pour s’alléger, le froid le saisissait et le faisait frissonner de la tête aux pieds : tantôt il lui semblait que des voix humaines se mêlaient aux plaintes du vent dans les vieux chênes de la forêt. Il les écoutait avec un plaisir mélancolique ; et puis, son imagination leur prêtant des modulations qu’elles n’avaient pas, il les répétait intérieurement jusqu’à ce qu’il fût excédé de leur monotonie. Enfin, renonçant au sommeil, il s’assit et resta, les coudes appuyés sur ses genoux et ses yeux fixés sur la braise rouge de son foyer, d’où s’échappaient sous mille formes et avec mille ondulations variées, des flammes blanches et bleues. C’est là, pensait-il, une image réduite des jeux de la flamme et des mouvements de la lave dans les irruptions de l’Etna. Que ne suis-je appelé à contempler cet admirable spectacle dans toutes ses horreurs ? Ou que n’ai-je les yeux d’une fourmi pour admirer ce bouleau embrasé ; avec quels transports de joie aveugle et de frénésie d’amante, ces essaims de petites phalènes blanchâtres viennent s’y précipiter ! Voilà pour elles le volcan dans toute sa majesté ! Voilà le spectacle d’un immense incendie. Cette lumière éclatante les enivre et les exalte comme ferait pour moi la vue de toute la forêt embrasée ; la nature n’a rien fait de misérable, tout y jouit d’une richesse relative de sensations, tout y est sensations, tout y possède des trésors de jouissance et des torrents de délices. Au milieu de la création, l’homme est de tous les êtres celui qui, avec plus de facultés pour apprécier le bonheur, se montre plus ingrat devant tant de bienfaits…
Une sorte de frémissement qui se fit entendre non loin du voyageur, interrompit le cours de ses pensées. Il porta la main à ses pistolets et, levant les yeux, il aperçut de l’autre côté du foyer, au travers de la fumée qui se déployait en légers tourbillons tantôt blancs et opaques, tantôt transparents comme un voile de gaze une longue et noire figure où brillaient deux gros yeux effarés et que surmontaient deux longues oreilles. Heureusement pour le voyageur, il était esprit fort ; aucun sentiment de terreur n’altérait sa vue et son jugement ; il reconnut sa pauvre mule qui, transie de froid, avait réussi à se détacher et, s’étant approchée machinalement du brasier, fixait sur cet objet éclatant des regards d’une terreur panique et stupide. Son cavalier s’approcha d’elle, lui frotta les flancs avec une poignée d’herbe sèche, et lui replaçant la bride, il se remit en marche comme la lune recommençait à blanchir l’horizon.
Le chanteur
Il avait encore quelques milles à faire au travers des bois de chênes verts, de sapins et de bouleaux dont cette partie du mont, appelée regione silvosa, est couverte, avant que d’arriver à la région des neiges et des glaces qui environnent le cratère. Le chemin était facile et assez doux aux pieds de la mule, quoique s’élevant rapidement à mesure qu’elle s’avançait ; le vent s’était calmé avec le lever de la lune et le froid devenait beaucoup moins rigoureux, surtout dans les parties abritées par la forêt. Le voyageur cheminait sous l’influence de pensées riantes et de sensations nouvelles. Il respirait avec délices cet air éthéré de la montagne, qui peu à peu produit sur le cerveau une sorte d’ivresse. La solitude et la nuit exercent toujours sur nous un effet moral qui se manifeste délicieux ou terrible suivant les nuances de notre caractère. Amédée, – c’était le nom du voyageur, – ne trouvait dans la majesté imposante de ces lieux que des sentiments de bien-être et d’enthousiasme. La lune, en s’élevant derrière les sapins, projetait leurs ombres gigantesques d’une colline à l’autre. Son rayon oblique perçait dans les intervalles, jetait sur les objets une blancheur lumineuse qui les revêtait de formes fantastiques. Chaque genêt épineux agité par le vent semblait être animé, chaque bloc de lave qui présentait ses aspérités bizarres et ses boursouflures cassantes, ressemblait aux ruines d’un édifice moresque. Le voyageur était plongé dans une de ces rêveries vagues pendant lesquelles une partie de notre âme ne s’aperçoit pas de ce qui occupe l’autre, lorsqu’un chant doux et plaintif comme la brise s’éleva avec la lune du coteau boisé qui bornait l’horizon. Cette fois, dit-il, ce n’est pas une illusion : un hasard peu ordinaire amène quelqu’un cette nuit dans la forêt. Il faut que ce soit un voyageur comme moi ou un pâtre égaré…
C’était en effet le lai mélancolique d’un berger, mais les intonations avaient une justesse et une pureté que rencontrent rarement ceux qui suivent en chantant les seules inspirations de la nature. À mesure que cette mélodie se rapprochait, Amédée, qui était lui-même un excellent musicien et un chanteur plein de goût, acquérait la conviction qu’un artiste fort habile et doué d’étonnantes facultés était seul capable de remplir ainsi l’espace du son de sa voix puissante, sans le secours d’aucun instrument ; pourtant, cette voix était trop suave, trop caressante, trop argentine parfois, pour s’exhaler d’une poitrine d’homme. Elle était aussi trop pleine, trop grave, trop sonore pour le gosier délicat d’une femme : c’était un mélange de ce qu’il y a de plus harmonieux dans les facultés musicales de chaque sexe ; c’était à la fois une basse, un contralto et un ténor, c’était enfin une voix comme Amédée n’en avait jamais entendu, même en ces chanteurs d’Italie qu’une consécration particulière dévoue au culte des muses et aux tourments des furies.
Il s’arrêta pour mieux écouter, mais comme la voix semblait monter, il se remit en marche pour la suivre, s’étonnant avec raison qu’on pût chanter avec cette précision, cette longue haleine et cette force prodigieuse en gravissant une côte rapide au milieu d’un air vif et pénétrant. Ce chant mystérieux n’était ni moins bizarre, ni moins ravissant que l’organe qui le modulait : c’était une invocation tantôt plaintive, tantôt passionnée adressée aux Esprits de la montagne ; les paroles semblaient à peine astreintes aux règles de la versification et pourtant c’était une poésie enthousiaste et sauvage qui portait le caractère de l’improvisation. Elles arrivaient distinctes à l’oreille du voyageur, quoique le chanteur invisible parût marcher sur un autre sentier à quelque distance.
« Je te salue, Etna ! disait la voix. Géant parmi les géants, roi de la terre et des mers ! Esprits de la nuit ; vents qui soufflez sur les vieux arbres, fins souterrains qui frémissez sous les bruyères ; génies des ravins et des précipices, vous qui, légers comme l’air, reposez sur la pointe de ces roches fragiles, que le poids d’un petit oiseau ferait écrouler, vous qui dansez sur l’arène des cendres bleues et rouges du volcan sans y imprimer la trace de vos pas, vous qui prenez pour mouture un flocon de neige emporté par l’ouragan ou un brin de mousse desséchée, enlevée à l’écorce des bouleaux, saluez tous le mont Gibel, le mont à la triple tête, le roi à la couronne flamboyante, le monarque à la robe de feu. »
« Et toi, ajoutait la voix en modérant son éclat et s’abaissant par degrés vers une mélodie suave et religieuse, et toi, douce et blanche reine des nuits, silencieuse Hécate, belle, éternellement jeune et belle, enveloppe-nous de tes reflets argentés, reçois l’hommage mystérieux et pur des enfants de la forêt antique. »
Ici le chanteur s’arrêta, et le voyageur transporté d’admiration et ravi de plaisir ne put résister au désir de voir l’incomparable artiste qui l’avait charmé. Il résolut de l’appeler par un chant du même genre : se livrant donc aux inspirations de son génie musical, qui le servit assez bien dans cette circonstance, il trouva facilement dans l’harmonie des terminaisons italiennes une sorte de rime libre à la manière de son compétiteur :
« Toi qui ravis mon âme de tes accents divins, s’écria-t-il, toi qui m’as fait entendre une mélodie plus enchanteresse que la harpe d’or des Élus, qui que tu sois, homme ou femme, ange ou démon, sylphide ou nécroman, viens à moi, que je rende hommage au talent sublime que tu possèdes. »
La voix d’Amédée était fraîche et belle, mais, quoique plus mâle que celle de son compagnon invisible, elle ne remplissait pas même les vallons et les collines. Il faut, pensa-t-il, que mon adversaire soit placé bien favorablement et qu’un écho propice se charge de doubler le volume de sa voix, car je défie le plus robuste chantre de lutter contre ce vent qui emporte les sons avant qu’on ne les lui ait confiés. En même temps, il regardait de tous côtés, impatient de voir arriver son « inconnu », lorsque la lune s’élevant dans l’air pur et bleu du firmament jeta une vive clarté sur le chemin jusqu’alors enveloppé dans l’ombre des arbres. Amédée vit distinctement, à deux pas de lui, un homme qui marchait sur le même sentier, mais sans que ses pas légers le pussent trahir par le craquement des lapilli et des scories dont le chemin était semé. Amédée allait lui adresser la parole, lorsqu’il s’élança sur une arête de laves qui bordait le chemin et qui, s’élevant progressivement, forma bientôt comme une muraille de vingt pieds de haut si mince, si découpée, si fragile que c’était un spectacle effrayant à voir qu’un homme courant lestement sur cet édifice de cendre vitrifiée. Tout en voltigeant pour ainsi dire, il se remit à chanter les paroles suivantes sur un air animé et brillant :
« Esprits de la forêt vierge de toute domination, pourquoi laissez-vous violer votre sanctuaire par des pas humains ? Vents du soir, emportez le téméraire ; rochers sourcilleux, brisez-le contre vos flancs aigus ! »
— Chante, chante, répondit Amédée ; quand tu devrais me maudire, je m’enivrerais du plaisir de t’écouter.
La crête volcanique que suivait l’inconnu se trouvant tout d’un coup interrompue, Amédée fut effrayé de le voir sur le haut de ce rempart fragile qui semblait prêt à se pulvériser sous ses pieds ; mais le chanteur fit un saut de dix pieds de haut, sans que le moindre bruit accompagnât la chute de son corps, et se trouva à côté d’Amédée marchant avec la grâce et l’aisance d’un jeune montagnard dont il avait le costume. Sa taille délicate annonçait un enfant de ce climat brûlant de la Sicile qui ne permet pas à la force physique de se développer. Il était vêtu à la manière du pays. Son chapeau rond et pointu était surmonté de plumes d’aigle, et un ample manteau écarlate, comme on en voit souvent aux banditi de quelque importance, était élégamment drapé autour de lui.
— Compagnon, lui dit Amédée, permettez que je vous remercie du plaisir que vous m’avez fait éprouver. Je ne m’attendais guère à trouver dans ce désert la voix enchantée du premier chanteur de l’Italie.
— Vous êtes louangeur, mon camarade, répondit le ragazzo en marchant toujours et sans se retourner vers Amédée : cela seul vous ferait signaler pour un Français, si votre accent rude et fâcheux ne suffisait pas pour cela. Mais vous pourriez bien vous tromper en me prenant pour un chanteur de profession.
— Je puis me tromper en ceci, mais du moins je suis certain que l’habit que vous portez n’est qu’un déguisement emprunté pour satisfaire une fantaisie, ou dans un but de commodité.
— Voulez-vous dire que je sois une fille déguisée ?
— Non, il y a bien dans la petitesse de votre taille et dans certaines notes de votre voix, de quoi faire naître quelques doutes à cet égard, mais vive Dieu ! ceux qui vous verront gravir sur les rochers et sauter en bas comme un chamois ne vous soupçonneront pas d’avoir jamais porté des jupes. Je vous tiens donc pour un être du sexe masculin des plus intrépides, mais non pour un pâtre des montagnes comme votre costume l’annonce. Ou la nature a fait de vous un prodige, ou vous avez fait vous-même de l’art du chant l’étude la plus approfondie, car je jure qu’il n’y a pas un chanteur à Paris, à Vienne ou à Naples qui puisse vous être comparé.
— Peut-être que si vous m’eussiez entendu sur le théâtre de la Scala, vous m’eussiez sifflé ; mais dans le désert de l’Etna, votre imagination enflammée m’a merveilleusement secondé.
— Je n’en crois rien, et j’espère que nous ne nous quitterons pas sans que vous m’ayez dit un nom qui doit être déjà célèbre ou qui ne tardera à le devenir. Allons, il faut que vous soyez Polidoro, dont parle toute l’Italie et que l’on attendait à Rome, lorsque j’ai été forcé de quitter cette ville.
— Comme je me souviens fort bien de vous avoir vu à Rome, il est probable que je n’étais pas à cette époque sur la route de Milan, d’ailleurs, Polidoro a le double de mon âge.
— Nous sommes-nous donc rencontrés à Rome, dit Amédée, et ne voulez-vous pas vous faire connaître à moi ?
— Avant tout, je vous ferai observer que vous êtes monté sur votre mule, tandis que je suis à pied, ce qui n’est pas commode pour faire la conversation ; je ne me soucie pas de fatiguer ma voix et de m’essouffler pour satisfaire votre curiosité.
— Cela est trop juste, je vais mettre pied à terre et nous monterons alternativement sur la mule. Il serait fâcheux qu’une aussi belle voix s’altérât, quoique, en vérité, vous ne paraissiez pas tout à l’heure très soigneux de la ménager.
— Ne croyez pas cela, ma voix c’est ma vie, et j’aimerais autant perdre l’une que l’autre ; mais, si les longs discours me fatiguent, il n’en est pas ainsi des plus longs airs. Je suis organisé pour chanter comme vous pour parler et c’est en chantant que je me repose. Mais ne descendez pas de votre mule : je suis fort léger et elle ne s’apercevra pas de ce surcroît de bagage. D’ailleurs, je ne vous serai pas inutile, car je connais mieux que vous tous les sentiers de la contrée.
Sans attendre de réponse, l’homme sauta en croupe derrière Amédée, avec une agilité qui tenait du prestige. La mule qui ne s’attendait pas à ce renfort fit un bond si rapide que son cavalier, qui ne se tenait pas sur ses gardes, ne put l’empêcher de tourner subitement de la tête à la queue et de prendre le galop en descendant la montagne. Il s’efforça de la calmer et de la retenir, mais tout fut inutile ; à chaque instant, elle doublait de vitesse. Amédée, qui était un fort bon cavalier et un homme naturellement intrépide, ne songea d’abord qu’à rire de cette aventure ; mais il conçut de l’humeur, lorsqu’il vit que son malicieux compagnon pressait les flancs de l’animal et lui frappait continuellement les jarrets avec sa houssine pour la faire courir ; l’impatience finit par se changer en colère chez Amédée, dont toutes les représentations ne faisaient qu’exciter la gaieté de l’inconnu.
— Si vous ne finissez cette mauvaise plaisanterie, dit-il enfin, je vous avertis que je me débarrasse de vous en vous jetant par terre.
— Essaye donc, dit le bizarre compagnon en redoublant ses coups sur la pauvre mule.
— C’en est trop, dit Amédée ; et faisant un demi-tour sur lui-même, il s’attendait à démonter d’un coup de poing son adversaire en apparence fort grêle, mais il trouva une résistance sur laquelle il ne comptait pas. L’inconnu se cramponna autour de lui et le serrant de ses deux bras avec une force surnaturelle lui fit par cette strangulation ressentir une si horrible souffrance qu’il abandonna les rênes. La mule, saisie d’un nouveau vertige, courait comme le vent, franchissant les amas de rochers et les courants de lave, qui s’opposaient à sa fuite rapide. De plus en plus effrayée de la lutte que ses deux cavaliers se livraient sur son dos, elle perdit jusqu’au sentiment de sa propre conservation et se précipita avec eux dans un ravin de plus de trois cents toises de profondeur.
L’éruption
La lune dans tout son éclat brillait au milieu d’un ciel pur ; l’arène de neige du milieu de laquelle s’élève la triple cime de l’Etna et qu’on appelle regione scopérta étincelait de blancheur aux reflets de l’astre argenté. Après avoir passé entre Monte Nuovo et Monte Pumento en laissant sur la droite la Schienadel asino, on ne trouve plus de chemin tracé et l’on s’oriente vers l’Etna principal qui se trouve à découvert de tous côtés : c’est dans cette dernière région nommée fort improprement piano del frumento que s’élevait jadis un monument quadrangulaire dont la tradition attribue la fondation à Empédocle. Au temps où se rapporte cette histoire, il n’offrait plus qu’une enceinte de pierres disposées en carré et ensevelies dans les cendres qu’elles ne dépassaient que de quelques pieds. Chaque éruption de l’Etna travaille à engloutir cette ruine qu’on appelait la Tour du philosophe et qui peut-être a disparu entièrement aujourd’hui. C’est là que deux hommes se reposaient la nuit dont nous venons de parler : l’un deux était étendu dans une sorte de sommeil léthargique et adossé contre quelques pierres sculptées depuis longtemps abattues du fronton qu’elles avaient orné ; l’autre se tenait à ses côtés dans une muette contemplation, tantôt attachant sur lui son regard fixe, tantôt l’élevant sur la cime fumeuse du volcan.
Amédée, – car le dormeur était le même voyageur que nous avons vu rouler au fond d’un précipice au chapitre précédent, – essayait vainement de se réveiller. Il en éprouvait le désir. Il avait besoin de se soustraire à l’oppression indéfinissable que lui causait le regard de son compagnon, mais il n’était pas en son pouvoir de s’en affranchir. Enfin l’inconnu, se penchant vers lui, lui passa la main sur le visage sans le toucher en lui disant : « C’est assez » ; et Amédée se souleva aussitôt, et, jetant autour de lui des regards égarés comme vous l’eussiez fait à sa place, il tenta de quitter sa place et y réussit, après avoir vaincu un léger engourdissement. Il regarda alors attentivement son compagnon et après s’être bien assuré que c’était le même petit homme en manteau rouge dans la compagnie duquel il était tombé au fond du ravin :
— Ami, lui dit-il, veuillez m’expliquer comment, après une si effroyable chute, nous nous trouvons maintenant préservés de tout mal ; dites-moi, si vous le pouvez, où nous sommes et d’où nous venons.
L’inconnu, qui était retombé dans sa contemplation de l’Etna, se retourna froidement vers lui :
— Ma foi, dit-il, cette explication n’est pas bien difficile à vous donner, d’autant plus que c’est la quinzième fois depuis un quart d’heure que vous m’adressez les mêmes questions sans vouloir entendre ma réponse. Nous venons de la regione scopérta où nous nous sommes rencontrés et nous voici près du cratère, dans la Tour du philosophe.
— Cela est fort extraordinaire, dit Amédée en se frottant le front et cherchant à rassembler les forces de son cerveau dont il commençait à douter : ou je suis fou, mon camarade, ou nous avons roulé ensemble…
— Allez-vous recommencer vos folies ? dit le chanteur en haussant les épaules. Votre délire n’est donc pas encore passé ? Allons, buvez un peu à ma gourde, cet accès de fièvre cérébrale s’en trouvera mieux.
« En effet, pensa Amédée, il faut que je sois devenu fou, ou que je sois ressuscité après ma mort, ce qui est moins probable. » Il but quelques gouttes du breuvage que le chanteur lui présenta et il se trouva aussitôt plein de force et de vie, sans pouvoir néanmoins perdre le vague souvenir des événements inexplicables de la soirée.
— C’est donc un rêve que j’ai fait, dit-il ; cependant il m’a semblé que vous sautiez en croupe derrière moi et que ma mule…
— Encore ! dit l’inconnu ; finissez, de grâce, de battre ainsi la campagne : nous avons fait route ensemble depuis la région des bouleaux jusqu’ici, mais la subtilité de l’air a fait sur votre cerveau une trop vive impression, ainsi qu’il arrive à beaucoup de voyageurs qui se hasardent à cette heure sur l’Etna. À mesure que nous montions, votre délire a augmenté. Il est probable que, sans moi, vous vous fussiez en effet précipité dans quelque abîme, car vous aviez l’esprit frappé de cette fantaisie, mais le hasard m’a donné à vous pour compagnon et pour guide et, quoique vous vous soyez imaginé de me prendre pour ce que je ne suis pas, je ne veux point vous abandonner.
— Mais la mule ? demanda Amédée, dans le cerveau duquel un reste de doute luttait encore contre les explications beaucoup plus raisonnables de son compagnon.
— La mule, répondit celui-ci, est attachée dans le bois à une place où nous la retrouverons facilement. J’ai vu que vous étiez hors d’état de vous tenir en selle. Je vous ai permis d’en descendre et de me suivre à pied . Ne vous rappelez-vous point ?
— Pas le moins du monde, dit Amédée tristement. Je ne me rappelle que les rêves étranges que j’ai faits. Je les ai encore si présents, je serais si fort tenté de croire à leur réalité, sans la peine que vous prenez pour me ramener à la raison, que je crains d’être devenu réellement fou dans ce maudit voyage.
— Rassurez-vous, dit le chanteur, j’ai souvent éprouvé cette sorte de vertige dans les régions élevées que j’ai parcourues. Demain vous ne vous en souviendrez plus. Vous êtes à moitié guéri depuis que vous êtes tombé dans une sorte d’accablement où je vous ai laissé à dessein quelques instants. Mais votre situation exige maintenant que nous marchions. Approchons de l’Etna.
Les deux voyageurs se prirent le bras afin de s’aider mutuellement contre la violence du vent, et ils s’avancèrent sur la plaine del Fruménto, tantôt s’enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux, tantôt glissant sur les glaces, sur les amas de cendres et de scories d’où s’échappaient des vapeurs brûlantes.
Tout est prestige et fantasmagorie vers la cime du volcan. Cette neige éternelle du sein de laquelle s’exhalent des feux souterrains, cette flamme blanche et phosphorique qui brûle tranquillement sur la brèche du cratère, et comme un pâle fanal répand ses tristes lueurs sur la glace transparente, cette absence de tout être animé, ce silence de mort portaient dans l’âme d’Amédée de nouvelles agitations tumultueuses. Le silence de son compagnon lui devint pénible. Il eut besoin de le regarder, de distinguer enfin les traits de son visage pour s’assurer qu’un être de son espèce était à ses côtés. Chaque fois qu’il portait sur lui ses regards, les reflets de la lumière semblaient prendre une teinte verdâtre qui décomposait le coloris de son visage et empêchait Amédée d’en apprécier la beauté. Il ne pouvait s’empêcher d’en admirer pourtant les lignes pures et délicates, mais cette pâleur livide, soit qu’elle fût l’effet du clair de lune, soit qu’elle fût l’empreinte de chagrins prématurés, portait un effroi involontaire dans l’âme troublée du voyageur. Il eût voulu éviter le regard de ces grands yeux noirs où se peignaient la souffrance et la fierté dédaigneuse de toute compassion, lorsque, tout à coup, ces yeux se fixant sur Amédée prirent une vivacité si extraordinaire qu’ils semblaient deux globes ardents prêts à le consumer.
— Entendez-vous ? s’écria-t-il, en lui pressant fortement le bras et lui montrant le cratère lumineux.
— Je n’entends rien, répondit Amédée.
— Quoi ! vous n’entendez pas une voix qui chante et qui m’appelle ? Adieu !
— Pour le coup, mon camarade, dit Amédée, c’est votre tour d’être fou, mais je ferai pour vous ce que vous avez fait pour moi. Je ne vous abandonnerai pas seul à votre délire.
— C’est toi qui délires, répondit l’inconnu, en étendant son manteau comme si c’eût été une paire d’ailes pour s’envoler. Reste ici, ou retourne à la tour, l’esprit m’appelle : je dois aller à mon maître.
— Voici un étrange effet de l’atmosphère, pensa Amédée. Il faut que tous deux nous tombions alternativement en démence, dans ce lieu sauvage et glacé. Allons, ami, dit-il, reviens à toi. Nulle voix ne t’appelle. Ne cherche pas à m’échapper. Je veux te secourir et te suivre.
— Malheureux ! dit l’inconnu, tu n’entends pas ses accents divins ! Que je te plains ! Ton oreille est fermée aux sons ravissants de sa voix et aux accords aériens de la harpe éolienne !
Alors le jeune homme se mit à chanter de cette même voix prodigieuse et avec cet art inexprimable dont Amédée se souvint alors confusément d’avoir été charmé.
« Oui, viens ! disait-il, dans ces rimes mélodieuses qui semblaient faites pour son chant. Viens, mon roi. Ceins ta couronne de flamme blanche et de soufre bleu d’où s’échappe une pluie étincelante de diamants et de saphirs ! – Me voici ! enveloppe-moi dans des fleuves de lave ardente, presse-moi dans tes bras de feu, comme un amant presse sa fiancée. J’ai mis le manteau rouge. Je me suis paré de tes couleurs. Revêts aussi ta brûlante robe de pourpre. Couvre tes flancs de ces plis éclatants. Etna, viens, Etna ! brise tes portes de basalte, vomis le bitume et le soufre. Vomis la pierre, le métal et le feu ! »
La voix du chanteur augmentait de volume avec son enthousiasme ; elle devint si éclatante que le vaste horizon semblait ne plus la contenir. Amédée sentit sa raison se troubler. Cédant aux prestiges qui l’environnaient, son cerveau s’embrasa. Un transport frénétique s’empara de lui. Il saisit plus fortement le manteau de son compagnon, dont les pas légers semblaient ne plus effleurer le sol.
— Ne me laisse pas végéter dans cette vie réelle, à laquelle tu ne sembles pas appartenir, s’écria-t-il avec enthousiasme, ange ou démon : entraîne-moi dans ce tourbillon que je vois déjà t’envelopper.
De violentes secousses ébranlèrent la montagne. Des bouffées de flammes rouges et de sombre fumée s’exhalèrent de la bouche du volcan. Un bruit épouvantable, des craquements affreux remplirent les airs. En un instant, la lune disparut sous les noires vapeurs qui s’amoncelaient rapidement. Le vent souleva et dispersa des montagnes de cendres et des tourbillons de neige. Le compagnon d’Amédée, à demi-porté par les airs, semblait flotter sous son manteau déployé.
— Homme, dit-il, aurais-tu donc le courage de voir les merveilles de la Colère ? ne crains-tu ni le feu ni la mort ?
— La mort ne saurait être dans cette région éthérée où tu me transportes, répondit Amédée. Mon corps fragile peut être consumé par le feu, mon âme doit s’unir à ces éléments subtils dont tu es composé.
— Eh bien ! dit l’Esprit, en jetant sur Amédée une partie de son manteau rouge, dis adieu à la vie des hommes et suis-moi dans celle des fantômes.
Une rafale les emporta tous deux. Amédée se vit enveloppé dans des vapeurs qui formaient devant ses yeux comme des rideaux épais. Les sifflements du vent, les roulements de la foudre, les rugissements de la montagne ébranlée jusqu’en ses fondements prirent mille voix terribles et funestes : et les mots retentissants, Temporále, temporále, tombèrent de tous côtés comme une pluie de sons graves et sonores. Jamais harmonie plus éclatante et plus sauvage n’avait été entendue. L’Esprit, compagnon d’Amédée, chantait aussi ; mais c’étaient des paroles incompréhensibles et sur un ton déchirant comme les cris de la douleur et de la folie. Emportés dans l’espace, ils flottaient sur les nuées comme le naufragé que la vague exhausse et replonge cent fois dans ses aveugles caprices. Des sillons de feu dessinaient autour d’eux des caractères hiéroglyphiques et des cercles tournoyants. Une grêle de pierres incandescentes et des blocs d’un rouge de sang pleuvaient sur eux sans les atteindre.
— Que dis-tu de ce spectacle ? demanda L’Esprit à son hardi compagnon, en reprenant le ton aisé et indifférent qu’il avait eu sur la montagne.
— Je le trouve sublime, répondit Amédée, mais je voudrais le voir de plus près.
L’Esprit le saisit par les cheveux avec un éclat de rire diabolique, et ils fendirent l’air avec la rapidité de la foudre. Ils tombèrent sur la crête aiguë d’un rocher, mais leurs corps étaient si légers qu’ils bondirent comme la balle lancée par un enfant et retombèrent plus bas sur un autre rocher où ils s’arrêtèrent. Amédée vit alors au-dessus de lui le cratère vomissant des torrents de feu liquide, de métaux en fusion et lançant dans les nuages des bombes volcaniques dont la détonation était assourdissante. Des fleuves de lave descendaient rapidement en cascades de feu, et déjà ils entouraient la roche isolée où les deux voyageurs nocturnes étaient assis. Peu à peu les ondes de ce nouveau Tartare grossirent et embrasèrent leur dernière retraite. Amédée ne fut pas maître d’un mouvement d’effroi, lorsqu’un nouveau courant de lave, rompant ses digues, accourut sur eux avec l’impétuosité du tonnerre. Il passa, et Amédée se sentit pénétré jusqu’aux os par la flamme dévorante. Il se retourna et vit son corps à demi consumé que la lave emportait loin de lui et dont les misérables débris flottaient sur une mer de feu. Au même instant, ce qui restait de lui se sentit entouré par des bras voluptueux, et son compagnon au manteau rouge devint une femme plus ravissante que les houris tant vantées du Prophète : c’étaient bien toujours les mêmes traits qu’Amédée avait admirés dans son compagnon, mais un vif coloris de jeunesse et de santé brillait sur la charmante figure. Ses beaux yeux n’avaient plus cette tristesse dédaigneuse ni cet éclat diabolique qui s’y étaient montrés successivement ; ils avaient l’expression brûlante d’un amour passionné ; sa taille flexible et déliée rappelait bien encore l’intrépide allure du jeune montagnard, mais elle avait les formes gracieuses et délicates de la femme la plus séduisante. À ses vêtements de pâtre avait succédé une robe légère semée d’or et de diamants ; ses cheveux noirs et parfumés flottaient dans un désordre fantastique et le manteau de pourpre attaché sur ses épaules par des agrafes de rubis voltigeait en plis ondoyants autour d’elle. À la vue de cette métamorphose, Amédée sentit un mélange de désir et de terreur. La fée s’enfuit et gravit la montagne embrasée avec la légèreté d’un oiseau, tandis que ses petits pieds blancs et nus couraient sur la braise et sur la lave bouillante : on eût dit d’une jeune mouette qui étend ses ailes pour courir sur les flots transparents. Elle chantait de sa voix ravissante qu’accompagnaient les éclats et les déchirements du volcan.
— Suis-moi, si tu l’oses, disait-elle en se retournant vers Amédée avec un sourire céleste, suis-moi dans les entrailles de la fournaise : c’est là que mon palais enchanté et mon premier baiser accueilleront mon fiancé.
Dévoré d’amour, il s’élança sur la montagne ruisselante de feu, aussi léger que la vapeur brûlante qui se balançait sur ces ondes infernales ; il suivit rapidement les traces de la fée et lorsqu’elle se plongea dans la bouche du volcan, il s’y élança après elle. Il ne sentait plus en lui ces frayeurs, ces répugnances inséparables de la nature humaine ; pur esprit, il éprouvait l’ardeur de la flamme, non comme une douleur cuisante, mais comme une indicible volupté. Dans l’intérieur du volcan, il songea à peine à admirer les trésors de la lumière éclatante qui, sous mille formes et sous mille nuances, frémissait, balancée par un vent impétueux renvoyé du fond de l’abîme ; sur ce lit de feu tremblant, la fée tendait ses bras de neige vers Amédée, mais à peine eut-il touché de ses lèvres la rose ardente de sa bouche qu’il fut frappé d’une violente commotion électrique et perdant tout sentiment de cette vie magique qui l’enivrait… il se trouva couché sur son lit de feuilles sèches à l’entrée de la grotte des Chèvres, tandis que sa mule paissait à ses pieds l’herbe fine humectée de la rosée du matin…
— Mais, dit Tricket, il est temps que je me retire, car voici réellement luire le jour et je devrais déjà être à Baltimore où un de mes amis m’a donné rendez-vous. Nous reprendrons une autre fois l’Histoire du Rêveur. En attendant, dors, pauvre créature, et oublie jusqu’au sentiment de ta chétive existence.
Tricket s’envola et, du sommeil magnétique, je tombai dans le sommeil animal le plus complet.
Puissiez-vous, mes chers amis, en faire autant avec l’aide de cette lecture.
Avis
Ceux de vous, ô mes amis, qui aiment à lire une histoire d’un bout à l’autre, à suivre des événements dans l’ordre où ils se sont passés, ceux-là, je les engage à sauter les pages suivantes jusqu’à la fin de cette deuxième partie. Pour moi, je ne me sens pas la constance de raconter tout d’une haleine, et il y a telle histoire de coin du feu que j’ai su faire durer tout un hiver et reprendre à la Toussaint de l’autre année, juste au point où je l’avais laissée au printemps précédent. D’ailleurs, lorsque Tricket eut fini la première partie de son récit, il partit pour Baltimore, ainsi que je l’ai dit au chapitre précédent. Il y rencontra quelques fées de sa connaissance qui l’invitèrent à une soirée musicale qu’elles donnaient le lendemain sur la cime du mont Pichincha dans les Andes. De là un de ses amis l’emmena à Madagascar, où l’attendait un vieux magicien qu’ils s’engagèrent à conduire au Détroit des ossements, au nord de la Sibérie. Ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que je vis revenir mon ami et que nous pûmes reprendre nos entretiens nocturnes.
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