‹ Cora - L'Orco - L'histoire d'un rêveurChapitre 6 sur 6 · Chapitre 2 Le grillon

Chapitre 2 Le grillon

— Qu’as-tu, créature mortelle, me dit un soir le bon Tricket, je ne te reconnais plus. D’où vient cet air sombre et abattu ? Quel malheur t’a donc frappée ? quelque argent mal employé, dissipé, perdu ? quelque mortification du sot amour-propre, car, vous autres, voilà vos affaires dans la vie. L’or et la vanité, c’est de quoi vous arracher des larmes et déchirer vos cœurs.

— Injuste ami, lui dis-je, quel plaisir prends-tu à humilier le genre humain dans ma personne, quand tu sais si bien que je n’ai pas l’esprit d’occuper ma vie avec les passions qui remplissent celle de mes semblables ? Un chagrin véritable flétrit mon cœur dans ce moment, et quand je t’en aurai fait le douloureux récit, tu pleureras avec moi.

— Voyons donc, dit Tricket, en s’appuyant sur le lumignon de ma lampe, conte-moi cela.

— Je vais te le lire, lui dis-je.

— Pouah ! dit Tricket ! de la douleur écrite ! ça ne vaudra pas le diable.

— Il ne s’agit pas de ce que tu crois : ce que je vais te lire est tout simplement ma lettre, que j’écris à Jane.

— À Jane ! dit Tricket. Ah ! quand donc le Grand Pouvoir qui dispose de moi m’enverra-t-il habiter le cerveau d’un être comme Jane ?

— C’est trop d’ambition pour toi, petit Tricket ; tu n’y gagnerais au reste pas tant que tu crois, car, avec moi, quelque fou que tu sois, tu conserves toujours une certaine supériorité de raison et de science qui me rend sensible à tes remontrances, au lieu qu’avec Jane tu serais si peu de chose ! Esprit fantasque, tu règnes ici, contente-toi de ma société.

— C’est bon, c’est bon, dit Tricket, mais je ne puis sans soupirer me rappeler Jane aux cheveux noirs, au long regard, à la voix douce, au sourire caressant ; cette créature n’est pas de la même argile que vous, ma chère.

— Aussi, Tricket, mon amitié pour elle est une sorte de culte. Mais écoute ma lettre et sache auparavant que Jane m’ordonna un jour de lui écrire un gros volume sur tel sujet qui me plaisait. Je commençai. Je n’achevai pas.

— C’est pour ne pas changer d’habitude, dit Tricket.

— Sans doute ; maintenant, je tâche d’éluder sa demande, en lui soumettant toutes les difficultés qu’entraîne son exécution.

À Jane1

Nohant, le X... 183...

« Qu’un ange daigne tendre la main à une pauvre créature mortelle et l’invite à se dégager des faiblesses humaines, pour s’élever vers les choses célestes, cela se voit, à ce qu’assure ma mère Alice 2. Mais que l’ange s’amuse à s’entretenir familièrement avec le mortel, et, lui demandant compte de toutes ses sensations, prenne plaisir à lire dans ce cloaque des pauvretés et des faiblesses de son âme, ainsi que dans un livre intéressant, c’est ce qui peut être regardé comme une conduite légère et inconvenante de la part de l’ange. C’est chez lui une familiarité déplacée, et, quoiqu’il n’y eût pas de danger pour la contagion, toujours est-il que c’est une occupation indigne de lui que cet examen.

« Comment donc viens-tu, Jane, me demander un livre à moi ? qu’y a-t-il dans ma nature qui puisse s’élever jusqu’à la tienne ? où trouveras-tu un sourire ou une larme pour des plaisirs et des peines que tu ne saurais comprendre ? Anges, restez aux cieux. Le commerce des hommes ne saurait vous plaire longtemps, et ce que vous trouverez dans l’analyse du cœur humain n’excitera en vous que surprise et compassion. »

— Ne pourriez-vous sauter quelques pages, dit Tricket, cela sent la préface à plein nez.

— J’y consens, dis-je, pour te prouver que je sais passer du grave au doux, du plaisant au sévère.

Je reprends quelques années plus loin…

« Et puis un livre : comment faire pour en commencer un lorsque, comme moi, on a l’habitude de les prendre tous par la fin ? Tu me donnais pourtant bien mes aises ; que ce soit un roman ou un poème, disais-tu, de la morale ou de la plaisanterie, du classique ou du romantique, je n’y tiens guère, pourvu que cela vienne de toi. Fort bien. Je puis m’élancer dans la prose ou dans poésie. Pour la prose, je m’en pique. J’ai composé dans ce genre deux excellents morceaux : savoir, une recette pour la confection du plum-pudding, et un compliment à ma tante pour le jour de sa fête : dont l’un, par sa clarté, sa concision, son exactitude ; l’autre, par sa fraîcheur, sa sensibilité et ses grâces neuves et piquantes, ont fait l’admiration de tous mes parents lorsque je n’avais encore que douze ans. Dans ce temps-là, je me suis bien aperçue que j’étais un prodige. Car, jusqu’à ma bonne, tout le monde me le disait. Quant aux vers, j’en ai fait une fois trois de suite dans le dernier couplet d’une certaine chanson, que les auteurs ont eu la générosité de m’attribuer tout entière, quand ils ont reconnu qu’ils n’obtiendraient jamais qu’un salaire de coups de bâton à toucher à la porte de chaque maison de la ville. Il fut, à cette époque, fortement question de me pendre, et une dame de distinction, qui se crut particulièrement attaquée dans cet opuscule, offrit sa jarretière pour faire le nœud coulant qu’elle désirait me voir autour du cou. Le danger que je courus alors m’a glacée d’une telle épouvante, que j’ai juré de ne jamais plus me livrer à cette verve prodigieuse qui m’avait inspiré, dans le court espace d’une soirée d’hiver, trois vers entiers de six pieds chaque. »

— Je sais cette histoire par cœur, dit Tricket, passez, passez.

— Hem ! dis-je, en faisant une nouvelle enjambée, m’y voici.

« Ne crois pas pourtant que j’ai perdu mon temps à chercher ce que j’allais faire. Dès que j’ai reçu ta lettre, je me mis à l’ouvrage, sauf à réfléchir après. Que me manquait-il, en effet ? ce n’était ni le papier, ni l’encre, ni le temps, ni la volonté ? Que faut-il de plus pour écrire par le temps qui court ? J’oubliais le besoin d’argent, si c’est un stimulant utile, comme je n’en doute pas. La première fois que j’écrirai pour le public, je ferai des merveilles certainement, car je ne connais personne qui puisse s’aider comme moi de cette disposition à l’enthousiasme qui consiste à n’avoir pas le sou. »

— Que de digressions ! dit Tricket. Au fait, au fait.

— J’y suis, repris-je, en sautant quelques lignes.

« J’écrivis donc, j’écrivis, tant qu’il y eut sur mon bureau de quoi faire gémir la presse et les lecteurs. Mais quand je vis ma besogne si avancée, je voulus y mettre de l’ordre, l’écrire en caractères moins désespérants, rassembler ces feuilles éparses afin d’en former un tout. C’est là que commencèrent mes tribulations. Ce fut d’abord un travail à en perdre la vue que de déchiffrer ma propre écriture. Je priai quelques-uns de mes amis de m’aider, mais après d’infructueux essais, tous me déclarèrent que la science de MM. Champollion et consorts ne suffirait pas pour débrouiller mes hiéroglyphes. Quel dommage que des idées si lumineuses aient été tracées en caractères si étrangement crochus ! que de trésors perdus pour la postérité, à moins que les siècles futurs n’engendrent une nouvelle race de savants plus versés dans la science des chiffres ! »

— Croyez-vous, dit Tricket en bâillant, que toutes ces fades plaisanteries sur votre propre compte soient bien amusantes ? Pour moi, je trouve qu’il n’y a rien d’insipide comme un écrivain qui meurt d’envie d’occuper de soi le lecteur. Quelques-uns ont la bonne foi et l’ingénuité de faire des volumes à leur propre louange ; d’autres, plus habiles, mais non moins fâcheux, se tournent en ridicule, se prennent pour but de leurs railleries, feignent de se mépriser, afin qu’on les estime, et veulent bien faire rire à leurs dépens, pourvu qu’on s’occupe d’eux. Véritables paillasses littéraires, qui souffriraient tous les affronts, plutôt que de ne pas attirer les regards et les aumônes.

Je baissai la tête d’un air abattu. La remarque de Tricket était d’une vérité assommante. Mais, reprenant courage :

— Et Sterne ? et Montaigne ? lui dis-je.

— Montaigne, dit-il, écrivait de bonne foi sa vie pour être utile à celle d’autrui. Sterne a tracé le portrait d’Yorrick : qu’en pensez-vous ?

— Rien, lui dis-je. Toucher à la gloire de Sterne, c’est une profanation dont je n’ai pas l’audace.

— Continue donc ta lecture, dit le génie, mais abrège, s’il est possible.

« À cette difficulté s’en joignit une autre, celle de lier ensemble les parties de mon ouvrage, car j’avais écrit ce qui m’était venu dans l’esprit, sans m’inquiéter des intervalles à remplir pour joindre ensemble les événements. J’avais commencé par faire descendre mes héros dans la tombe, au milieu des larmes de leurs proches ; ce tableau étant le plus touchant et le plus pathétique, je n’avais pu résister à la tentation de le tracer le premier ; puis, j’avais donné une famille à ces intéressants personnages, mais sans songer à les conduire préalablement à l’autel. De sorte qu’un de mes amis, à qui je traçais la peinture aimable de leur ménage, me fit observer que le tableau était immoral et l’innovation hardie. Je me hâtai de réparer cet oubli et de conclure l’hymen de mes amants, et cela me faisant penser que je n’avais pas encore songé à les mettre au monde, je trouvais que plus j’avançais plus il me restait à faire.

« À tout cela se joignit une attaque de goutte qui me força d’interrompre mes veilles durant plusieurs nuits, et l’absence où je fus obligée de laisser mon cabinet fut cause d’un événement déplorable, qui me réduisit à un tel désespoir, que je pris en haine le lieu qui me rappelait de si frais et de si déchirants souvenirs. J’avais un ami, un excellent ami en vérité ! doux, sage, discret, généreux, aimable ! hélas ! il n’est plus ! »

— Un ami ! dit Tricket, vous vous êtes permis d’avoir un ami en mon absence, sans m’avertir, sans me consulter ?

— Écoute, Tricket, comment cela m’est arrivé. Il y avait près d’un mois que j’avais fait sa connaissance. C’était un soir, qu’en glissant mon pied dans ma pantoufle, je l’avais senti me chatouiller le bout des doigts ; surprise, j’y portai la main, ramassai la pantoufle, mis mes lunettes sur mon nez, et m’approchant de la lampe, je trouvai un grillon de l’espèce de ceux qui se cachent dans les cheminées, et qui chantent dans l’âtre durant les longues nuits d’hiver. C’est un petit animal d’un blond clair, au corselet propre, aux pattes déliées, au visage spirituel, quoiqu’il l’ait un peu court et partant peu distingué. Sa physionomie me gagna le cœur dès le premier abord, et bien qu’il fît de furieux efforts pour s’échapper, je le pris le plus délicatement qu’il me fut possible. Et le rassurant de mon mieux : « Sois le bienvenu, lui dis-je, et ne crains pas que je te fasse du mal, ce serait de ma part une cruauté gratuite, une insigne lâcheté ; tu es venu chercher ici un refuge : il ne sera pas dit que tu sois plus mal reçu par des hôtes à qui tu ne fis jamais aucun mal, que Coriolan ne le fut jadis chez les Volsques. » En achevant ce discours qu’il me parut écouter avec intérêt, je le portai dans mon cabinet et, le déposant dans mon armoire à rayons qui me sert à la fois de bureau, de bibliothèque et de secrétaire, je le laissai se glisser entre un volume de Shakespeare et une brochure de Benjamin Constant, puis, lui souhaitant une bonne nuit, j’allai de mon côté prendre mon repos.

Depuis cette époque, mon aimable ami ne passait pas une nuit sans me rendre sa visite : c’était le compagnon de mes veilles, le sentiment affectueux que nous éprouvions l’un pour l’autre n’eût pas manqué de répandre une teinte de bienveillance et de sensibilité sur mon ouvrage, si j’eusse pu l’achever sous ses auspices ! Jusqu’à minuit, il se tenait tranquille dans sa retraite, soit qu’il y dormît, soit qu’il eût coutume, ainsi que moi, de consacrer une heure chaque soir à examiner l’état de son cœur et à y joindre quelque méditation philosophique et morale. À cet effet, sans doute, il s’était choisi dans quelque fente de la boiserie un asile écarté que je voulais ignorer, que j’aurais respecté toute ma vie, puisque sa fantaisie était de me cacher son domicile : à Dieu ne plaise que j’eusse violé les droits sacrés de l’hospitalité par une curiosité indiscrète ! Mais comme ses habitudes avaient une parfaite sympathie avec les miennes, dès que minuit avait sonné, il commençait à se réveiller et à jouir pleinement de toutes ses facultés intellectuelles. D’abord, je l’entendais frétiller sur le papier qui tapisse mon armoire et secouer timidement, avec un faible bruit, ses petites ailes engourdies par le sommeil. Peu à peu il s’enhardissait, se rapprochait : son chant prenait de la mélodie, de la mesure, de l’éclat. Il le répétait longtemps et avec des modulations singulièrement variées ; aussi, loin de le trouver monotone, comme l’eussent pu faire des oreilles moins attentives et moins exercées, les miennes savaient en apprécier les beautés. D’ailleurs, lors même que l’habitude m’eût rendu son refrain un peu uniforme à la longue, comme je ne doute qu’il eût, en le répétant, l’intention de m’être agréable, pour rien au monde je n’eusse voulu lui causer la mortification de l’interrompre… l’amitié, comme l’amour, vit de mutuels sacrifices.

Enfin, il descendait de rayon en rayon jusqu’à une pile de livres entassés sur le bureau à ma droite. Il s’y arrêtait, réjoui de contempler la vive clarté de ma lampe. Il me regardait aussi sans effroi ni méfiance. Il passait avec une grâce inimitable ses antennes longues et délicates sous ses petites pattes de devant, et je devinais les diverses émotions de son âme au mouvement qu’il imprimait à ces légers ornements. S’il les plaçait en avant et sur une même ligne, c’est qu’un objet nouveau avait éveillé son attention. S’il les plaçait inégalement, avançant l’une et retirant l’autre, il était partagé entre le doute, l’étonnement, la curiosité, l’inquiétude. Enfin, lorsque l’une et l’autre étaient rabattues sur son dos, dépassant encore de toute la moitié la longueur de son individu, il était dans un état parfait d’aménité, de calme et de bonheur.

De jour en jour il devenait plus familier et notre intimité acquérait de nouveaux charmes. Tantôt, il se promenait gravement entre mes plumes et tantôt se fourrait dans ma boîte de pains à cacheter. Espiègle et pétulant, il en sortait d’un saut et les faisait voler autour de lui. Il arrivait jusque sur mon papier et semblait lire chaque mot à mesure qu’il s’échappait de ma plume, l’effaçait souvent en passant dessus et toujours à propos ! Honnête et sincère ami. Qui peut apprécier le nombre de bévues que tu m’auras préservée d’écrire ! car j’avais pour toi un respect superstitieux ; je te prenais tantôt pour une âme et tantôt pour un génie : je me serais bien gardée de m’opposer à la sagesse éloquente de tes muets avis.

Le cœur humain est essentiellement sympathique de sa nature, et ceux qui veulent l’écouter et ne point étouffer ses mouvements par de vains sophismes, par des préjugés arbitraires, éprouvent que plus ils se livrent à cette délicieuse sympathie, plus leurs jouissances sont fines et variées. Elle établit des rapports entre l’homme et tous les objets qui l’environnent, elle multiplie les objets de son affection. Ah ! s’il savait reconnaître ses inspirations ! s’il ne s’arrogeait point l’injuste et absurde prérogative d’être impatient, querelleur, destructeur, cruel ! il verrait se ranger sous sa protection une grande partie des êtres que sa méchanceté stupide retient dans une juste défiance. On a été étonné du degré d’éducation que de chétifs insectes ont pu acquérir grâce à la patience et à la continuité de soins de quelques pauvres prisonniers. Latude avait à la Bastille une araignée favorite qui répondait à sa voix et charmait ses longs ennuis. Je suis convaincue que cette éducation, dont bien des exemples sont restés ignorés, n’est ni si longue ni si difficile qu’on se l’imagine.

Pour moi, j’aurai toujours bonne opinion d’un homme qui sera susceptible de l’entreprendre et, fussé-je libre de le faire, j’ouvrirais d’une main assurée le cachot de celui que j’y trouverais livré à d’aussi paisibles amusements. Il ne saurait être dangereux à la société, ennemi de ses semblables, l’homme qui a tellement besoin de société et d’amitié, qu’il recherche, à défaut d’autre, celle des moindres créatures.

Il y avait dans une prison, où je vais souvent, un vagabond que de fortes préventions faisaient regarder comme assassin. Je le trouvai un jour partageant son lit de paille et son pain bis avec une oie qui répondait à ses caresses, et bien que tout le reste fût à la charge de cet homme, cela seul m’a toujours porté à le croire innocent du crime dont on l’accusait.

Hélas ! qui sait si ce n’est pas l’âme d’un de mes amis que j’ai perdus, qui habitait le corps menu de ce pauvre petit animal ? Il y a mille systèmes plus fous et plus accrédités que celui de Pythagore et si l’on ne doit admettre aucun système dans son entier, on ne doit pas non plus les rejeter sans en garder quelque chose, car il y a toujours du vrai dans un système. Moi, je me plaisais dans cette idée : « Hôte aimable, disais-je, ainsi le souffle de quelqu’un des miens anime ton enveloppe fragile ; que le jour où tu entras dans ma pantoufle soit à jamais béni ! Reste, reste avec moi et ne crains pas que je me lasse de te protéger ! Puissé-je un jour être traitée de même par ceux qui me survivront ; puissé-je n’être pas chassée honteusement de leurs demeures, ou écrasée sans pitié sous leurs pieds ! Injuste et barbare est la loi qui place les animaux sous la dépendance de l’homme ! Aveugle et funeste est l’orgueil qui les repousse si bas dans ses préjugés !

Une invisible fatalité s’est toujours attachée à ce que j’ai aimé sur la terre ! Mon hôte avait l’habitude d’aller faire un tour de promenade au jardin dans la matinée. Il allait respirer le frais dans le jasmin qui tapisse le bord de ma fenêtre. J’avais observé son heure, et ce n’était qu’avec des précautions infinies que je me permettais d’ouvrir et de fermer mon cabinet jusqu’à ce que je me fusse assurée qu’il était rentré. Ô désespoir ! ô impitoyable fatalité ! ô funestes étoiles ! ô maudite attaque de goutte ! À peine rétablie, je reprends mes livres, ma lampe, ma veillée. Je me faisais une fête de retrouver mon ami : que cette entrevue m’eût été douce ! J’eusse osé lui parler de mes maux. Je n’aurais pas craint, comme avec mes semblables, de montrer de la lâcheté et de rencontrer de l’indifférence. Hélas ! il ne vint pas ! J’écoutais. Le plus affreux silence régna durant cette éternelle nuit. Enfin, à la pointe du jour, incapable de résister plus longtemps à mon inquiétude, je cherche, j’appelle, j’implore le ciel. Je redemande mon ami à tous les échos de mon cabinet. J’entrouvre ma fenêtre. Peut-être il n’a pu rentrer hier de sa promenade. Peut-être il attend sur le jasmin, transi de froid, desséché d’ennui. Spectacle déchirant ! il est là, en effet, mais dans quel état ! brisé, disloqué, mourant !

Infortuné ! qui, sans défiance et sans empressement, attendait sur le bord de la fenêtre qu’une main amie vînt lui rendre le service accoutumé. Une pataude de servante l’a écrasé en poussant lourdement le châssis. Hélas ! une corne et une patte de mon ami sont là pour attester le douloureux genre de mort qu’il a subi, mais il respire encore, il peut vivre peut-être, vivre encore par la force de son courage et les soins de l’amitié : je le prends, je réchauffe ses membres glacés dans ma main, tremblante. Je l’arrose de mes pleurs. Reviens ! reviens ! ô mon ami ! si tu peux vivre encore, nous ne nous quitterons plus ! Je t’aiderai dans tes infirmités, je t’apporterai la rosée du matin dans le calice d’une fleur de jasmin. Je soutiendrai tes pas chancelants, et quant à la perte de ta gracieuse antenne, nous nous en consolerons. Elle n’était pas nécessaire à ton existence, ta beauté en sera légèrement altérée ; d’ailleurs, crois-tu que mon cœur te fût seulement attaché pour tes avantages extérieurs ? crois-tu que je t’en aimerai moins, que j’apprécierai moins que par le passé les précieuses qualités de ton âme ? Reviens ! reviens ! » Mais, hélas ! il ne m’entend plus. Il expire, c’en est fait ! « Ô mon ami, que vas-tu devenir ? Où ton souffle va-t-il se réfugier ? quelle place vas-tu occuper sur l’échelle de la création ? Pourras-tu être repoussé plus bas ? Non, le sort ne le voudra pas ; frêle et chétif, tu vécus dans l’innocence et la résignation, tu mérites une récompense : c’est dans le sein d’un brillant oiseau, libre habitant de l’air, que tu vas exister, peut-être dans celui d’un chien fidèle, peut-être dans celui même d’un homme…, mais non, que la Nature t’en préserve : de toutes les conditions, la pire est d’être le roi détesté des autres créatures, et si tu as déjà appartenu à notre race fatale et impie, tu dois craindre d’y retourner : foin l’homme et sa dépendance ; foin ses caprices et son dédain ; réfugie-toi pour lui échapper dans l’air pur des champs ou dans le parfum léger des plantes. Tout vit, respire, aime, meurt, renaît. Cette fleur pâle qui semble inanimée porte en son sein les principes d’une vie nouvelle qu’elle pourra te communiquer ; vis de nouveau sous sa forme charmante, mes mains te cultiveront ; je te préserverai des rigueurs du froid et j’irai le matin respirer ton âme dans le parfum chéri que tu vas exhaler. »

En parlant ainsi, je déposai le corps de mon ami dans le large et profond calice d’un datura. Il y repose ainsi que dans un mausolée et son essence émanée de la puissance créatrice s’est réunie, j’espère, à celle de la plante embaumée.

Les Confessions

Tricket garda le silence. Je compris qu’il compatissait à ma peine, et, pour cette fois, j’achevai la lecture d’un chapitre de mes œuvres sans exciter ses railleries ou provoquer des bâillements.

— Eh bien ! me dit-il après une pause, et le livre ?

— Le livre en resta là, lui dis-je.

J’avais eu la fantaisie d’écrire ma vie, ou, pour me servir de l’expression consacrée, mes Mémoires. – Vive Dieu ! que cela eût été intéressant ! dit Tricket. – Pourquoi pas, repris-je ; d’ailleurs, c’est la mode : souverains, généraux, apothicaires, actrices, danseuses, courtisanes, forçats, fonctionnaires publics, espions de tout rang, de tout sexe et de tout âge, veulent bien nous faire pénétrer dans les secrets de l’État et plus encore dans celui de leurs vies privées.

Dupe des promesses d’un écrivain, le lecteur s’imagine toujours qu’il va assister aux scènes les plus importantes de l’histoire, il croit que d’illustres personnages peints d’après nature vont se présenter dans ce cadre et le remplir. Il espère, il aurait du moins le droit d’espérer que le narrateur aura la pudeur de ne s’y montrer que comme témoin chargé de prouver ce qu’il avance, et qu’il voudra bien lui faire grâce de son éloge ou de sa confession, en tout ce qui n’est pas étroitement lié à l’intelligence ou à l’authenticité de son récit. Mais quels sont sa surprise et son dégoût, lorsqu’il s’aperçoit qu’on l’a indignement trompé et que ces belles promesses n’étaient qu’un leurre pour le forcer d’écouter les fanfaronnes vanteries de l’auteur ! Impatient, il continue pourtant, espérant que le rideau va se lever et que les héros vont paraître sur la scène : il arrive à la fin, et l’auteur s’est chargé tout seul d’occuper le théâtre et de s’y montrer pompeusement en différents costumes, pour vous raconter, de ceux dont il vous promettait l’apparition, des lieux communs et des anecdotes usées que vous avez lues partout.

Moi, j’aurais été plus sincère. J’aurais dit en commençant : « Je vais vous parler de moi et rien que de moi. Je le ferai, non pour que vous preniez intérêt à moi, qui n’ai pas de nom, qui ne suis rien, mais pour que vous entendiez une fois l’histoire sincère et vraie du cœur humain, pour qu’en lisant dans les moindres replis d’une âme quelconque (je prends la mienne pour le sujet de ma dissection, parce que c’est celle que je puis examiner le plus longtemps et le plus sévèrement) vous fassiez quelque réflexion ou, si vous le voulez, quelque comparaison salutaire, parce que je crois que toute l’histoire quelque nue, quelque simple qu’elle soit, ne peut manquer d’intérêt et d’utilité, racontée ainsi. »

— Cela ne commence pas mal, dit Tricket. Est-ce encore une préface ? Seigneur Dieu ! Délivrez-nous des préfaces !

— Non, lui dis-je, ce n’est pas une préface, parce que je ne veux plus écrire mes mémoires ; ce serait, de tous les livres, le plus long que je pusse entreprendre et par conséquent le plus certain de n’être jamais fini. Je te disais cela, Tricket, comme je le disais l’autre soir à ce jeune bel esprit que tu connais. J’étais en train de lui déclamer une superbe philippique impromptu contre le siècle et les charlatans, lorsque je m’interrompis, en m’écriant avec angoisse : ô Jean-Jacques Rousseau !

Je ne sais comment le nom de feu mon meilleur ami vint se jeter au milieu de ce débordement d’indignation et disperser les matériaux de ma colère ; ce n’est pas que le moderne apôtre de la charité n’eût aussi ses accès d’humeur, où sa bile s’exhalait en flots d’amère éloquence, mais je pensais à ses Confessions, premier modèle qui ait inspiré de modernes pénitents et qui les ait enhardis à se confesser comme les premiers chrétiens à la face du Ciel et de la Terre, prenant, c’est-à-dire feignant de prendre l’opinion publique pour tribunal de leur pénitence. Je pensais à cet aveu naïf, humble et touchant des erreurs d’une vie tantôt abjecte et tantôt sublime, toujours infortunée ; mon cœur plein de ce souvenir s’attendrit sur les repentants soupirs du vieillard de Montmorency. J’oubliais un instant les hypocrites qui, depuis, ont feint de l’imiter pour trouver le temps et l’audace de se vanter aux dépens de la vérité.

— Mais, bon Dieu ! me dit mon ami le Bel Esprit, en rajustant sa cravate empesée, d’où sortez-vous ? Où avez-vous vécu ? au village, on le voit bien. Quoi ! vous êtes dupe de ces prétendus philosophes, plus charlatans cent fois que tous les charlatans philosophes qui l’ont suivi ? Vous ne voyez pas dans ces Confessions l’orgueil enfler le manteau déchiré de l’humilité !…

Mon jeune ami en aurait dit davantage si, heureusement pour la mémoire de Jean-Jacques et pour mon cœur qui saignait de cette attaque, une épingle d’or qui tenait précisément le bout le plus important du nœud difficile de cette savante cravate ne fût tombée sur le parquet. Mon ami se baissa pour la ramasser, mais la clarté d’une bougie n’était pas suffisante pour l’apercevoir et d’ailleurs les bésicles de myope que mon aimable commensal avait la fantaisie de porter en dépit de la bonté de sa vue lui rapetissaient les dimensions des objets au point de lui rendre impossible celle d’une épingle. Enfin, soit que mon ami eût de la difficulté à se tenir courbé, en raison du corset qui faisait si élégamment ressortir les proportions de sa taille romantique, soit que l’épingle se fût glissée dans une des fentes que le temps avait creusées sur le parquet vermoulu de mon appartement, il me pria de sonner un domestique pour l’aider dans cette recherche importante. Le domestique n’obtenant pas plus de succès, quoiqu’il eût allumé trois bougies et deux chandelles, la cuisinière fut appelée, puis la servante maladroite qui ferme si lourdement les fenêtres et qu’on pourrait mettre en regard avec celle qui causa le funeste accident dont le nez de Tristam Shandy fut victime ; puis enfin ma vieille faiseuse de fromages, qui gagna une terrible sciatique dans cet exercice, renversa sur un meuble en soie toute l’huile noire et brûlante d’une lampe de fer presque aussi vieille que main chancelante qui s’efforçait vainement de la maintenir en équilibre, cassa le verre des lunettes à gros verres arrondis qui pinçaient son nez éraillé, et marcha sur la patte de mon chien dont les cris donnèrent une attaque de nerfs à ma femme de chambre.

— Je voudrais bien savoir, interrompit Tricket avec un air profond, pourquoi toutes les femmes de chambre ont des attaques de nerfs.

— C’est, lui dis-je, que la mode en est passée pour les belles dames. Les femmes de chambre s’en sont emparées, comme elles font des bonnets et des robes dont leurs maîtresses ne veulent plus.

— Et l’épingle ?

L’épingle ne fut jamais retrouvée ; et toi qui me questionnes, malin follet, peut-être étais-tu là, te moquant de nous, et nous laissant chercher ce que tu savais bien que nous ne trouverions pas.

— Ce n’est pas mon affaire, répondit Tricket ; ne sais-tu pas qu’il y a une classe de follets d’un moyen ordre, spécialement chargée de recueillir les objets perdus et de changer leur destination ? Grâce à eux, rien ne se perd réellement, mais aussi il est rare que le propriétaire rentre dans son bien. Ce sont des esprits malicieux qui prennent leur plaisir à voir l’anxiété des recherches des hommes. J’en ai vu qui leur mettaient sous le nez la bourse pleine d’or, les diamants précieux ou la lettre d’amour qu’ils avaient perdue, en même temps qu’ils fascinaient leurs yeux, de manière à les empêcher de s’en apercevoir. Et tandis que ces pauvres gens dépouillés se tordaient les mains d’impatience et de désespoir, le diable, à côté d’eux, riait à leurs dépens en volant leur trésor.

— En vérité, j’avais toujours eu cette idée-là, en voyant la bizarrerie qui préside à la destinée des plus petites choses, et les hasards inconcevables qui font dépendre notre sort de la perte ou de la possession de certaines babioles. Je me suis dit, il y a longtemps, qu’une puissance invisible se mêlait à ces sortes d’affaires.

— Et que dit encore votre bel esprit à propos de Jean-Jacques ?

— La perte de son épingle et le dérangement de sa cravate l’avaient tellement troublé qu’il ne fut plus question d’autre chose entre nous le reste de la soirée. Et j’en rends grâces au ciel. De la chute de cette épingle a dépendu peut-être tout le reste de ma vie, et c’est ainsi que les plus petites causes produisent les plus grands effets. Tu sais que mon caractère est irrésolu et ma conscience timorée. L’opinion des autres a tant d’influence sur la mienne, qu’il est bien possible que je n’en aie jamais une en propre. Dans la discussion, je me fais un cas de conscience d’écouter le pour et le contre avec une égale impartialité. Est-ce ma faute si, dans toutes les questions possibles, je m’aperçois avec effroi qu’il y a autant de raisons pour adopter que pour rejeter ces mêmes questions ? J’en suis venue au point de fuir toute espèce de discussion et même de réflexion sérieuse, m’en rapportant à la seule impulsion de mon cœur qui, Dieu merci, n’est pas méchant, et ne m’a jamais fourvoyée. C’est, je crois, le seul parti raisonnable qui me restât. Dans le temps où je voulais trancher les difficultés par le raisonnement, je ne faisais que des sottises. Étais-je assez stupide de vouloir lutter contre ma nature et forcer mon talent ! Je me rappelle que je changeais d’opinion autant de fois que j’entendais deux adversaires se combattre alternativement ; la balance penchait d’abord pour celui qui parlait, mais aussitôt que l’autre prenait la parole, il l’emportait à son tour. Et comme je prenais un singulier et dangereux plaisir à écouter la controverse, j’assistais aux débats comme à un spectacle, et dans ma joie, j’étais également portée à la bienveillance pour tous les acteurs qui voulaient bien lutter pour me divertir. Je sortais de là, charmée d’avoir si bien employé mon temps et disant : l’avocat Tant Mieux a parlé comme un livre, mais l’avocat Tant Pis ne lui cède un rien, et tous les deux ont parfaitement raison dans leur sens. Je restais là, dans un parfait équilibre entre le bien et le mal, possédant une dose égale de confiance et de doute. Je vivais comme voyagerait un homme qui s’arrêterait à chaque pas pour regarder chaque fleur, chaque pierre, chaque arbre, dans le plus grand détail et qui le soir sortirait de sa rêverie sans avoir quitté la place d’où il est parti le matin.

Ennuyée de cette léthargie, sentant battre dans ma poitrine un cœur trop chaud pour cet état de quiétisme, je tombai en me débattant dans l’état contraire. Ce fut la seconde période de ma vie. Je me persuadai que rien ne dégradait l’homme, que rien ne corrompait son âme et ne le rendait moins profitable aux autres comme de n’avoir ni opinions arrêtées, ni idées positives, ni passions pour les soutenir et les faire prévaloir. Je demandai avec avidité ces opinions et ces passions à tous ceux que je rencontrais. Je les demandais à Jean-Jacques, à Montaigne, à Duclos, à Byron, à Montesquieu, à Chateaubriand, à Platon, à Shakespeare, à tous ceux enfin qui ont écrit avec réflexion et sentiment. Chacun me donnait du sien et je remplis mon cœur et ma tête jusqu’à ce que le vase débordât ; alors je tombai dans l’ivresse et dans un état voisin de la folie. Je me sentis prête à devenir injuste, vindicative, féroce même, car le fanatisme des opinions nous conduit là… Je sentis les tourments de la haine, de l’indignation, du mépris, de la vengeance tout prêts à envahir mon cœur jusque-là si pur et si paisible. J’eus horreur de ce qui se passait en moi. Je me demandai si le torrent qui m’entraînait faisait les héros ou les monstres et je crus apercevoir qu’il faisait les uns et les autres. Et puis mes yeux s’ouvrirent à une terrible apparition. Je vis passer dans ma vision les ombres des plus grands hommes mêlées confusément avec celles des derniers scélérats et toutes formaient une chaîne dont les anneaux semblaient se toucher. Je frissonnai d’épouvante et j’eus plus peur encore, quand je vis qu’ils s’entretenaient ensemble familièrement, qu’ils s’entendaient sur beaucoup de points, qu’ils avaient en commun des souvenirs et des sentiments, qu’ils étaient tous partis d’un même but et que les gradations par lesquelles ils avaient atteint ou dépassé le terme, les dissidences qui avaient fait varier chacun d’eux dans sa carrière étaient autant de fils déliés et presque imperceptibles que je ne pouvais saisir, qui m’échappaient dès que j’y voulais porter la main et qui ne causaient à ma vue qu’éblouissement et douleur.

Dans ce cauchemar, j’osai interroger les apparitions : leurs discours, leurs apologies, leurs systèmes achevèrent de me bouleverser. Robespierre me fit admirer ses vertus, Voltaire lui souriait et Brutus lui tendait les bras. Ces fantômes semblaient prêts à m’enlacer. Je m’éveillai glacée d’horreur et je chassai de mon cerveau les pensées qui l’avaient ainsi égaré.

Je me repliai sur moi-même et me demandai de quoi j’étais capable : mon cœur me dit que c’était de faire le bien et mon cerveau me dit que le mal était tout aussi facile. Je compris qu’il y a des êtres assez forts pour devenir grands sans succomber aux épreuves qui y conduisent ; je compris qu’il y en a de trop faibles pour résister à ces épreuves et d’autres qui ne sont ni assez faibles ni assez forts pour être quelque chose. Je restai parmi ces derniers et j’employai tous mes efforts à ne pas me pervertir. J’adoptai comme des principes tout ce qui pouvait me rendre à la fois heureuse et bonne, et je vis que pour être ainsi, je n’avais qu’à suivre un penchant inné et fermer l’oreille aux tristes exhortations d’une philosophie chagrine et froide pour juger de la bonté d’une résolution. J’interrogeai mon cœur. J’y trouvai de la répugnance pour les mauvaises actions, de l’entraînement vers les bonnes. Et mon cœur me donnait ses avis en dépit des considérations personnelles et des précautions égoïstes de la prudence humaine. Je me sacrifiai au bonheur d’autrui et je fus heureuse. Les uns dirent que j’étais folle et ils se trompèrent, d’autres dirent que j’étais généreuse et ils se trompèrent encore. Je n’étais que sensée. Je travaillais pour moi. J’achetais la paix de l’âme, le plus grand des biens, au prix de quelques contrariétés sociales si petites, si misérables en comparaison, qu’il eût fallu être stupide pour balancer dans le choix : c’est la troisième période de ma vie et j’espère qu’elle s’étendra jusqu’à la fin des jours que je dois passer sur cette terre.

— Et quand l’épingle se détacha de la cravate du bel Esprit, où en étiez-vous ? dit Tricket.

— À la seconde période, à celle de l’enthousiasme, des doutes et des erreurs. Tu sens, Tricket, qu’avec des phrases aussi fleuries que celles qu’il avait sans doute en réserve et des agréments extérieurs comme ceux qu’il possédait, mon jeune bel Esprit eût bien pu, sinon étouffer cette affection que je ressens au fond de l’âme pour le Genevois, du moins ébranler un peu cette foi vive que j’ai en sa véracité. Comme rien n’est si cruel que de douter de ce qui flatte le cœur, et que les aveux de Jean-Jacques sont peut-être le seul monument qui puisse me réconcilier avec l’humanité, quand je considère le tableau de ses vices, je te laisse à penser quelle source de consolation m’eût été fermée, si je me fusse rangée au sentiment de mon hôte. Sans la chute de l’épingle, j’en serais peut-être venue à croire que le repentir est lâcheté, l’humilité, fourberie.

Comme j’avais beaucoup parlé ce soir-là, je me sentis pressée de dormir. Je priai Tricket de charmer mon sommeil par la continuation de son conte et il reprit en ces termes l’histoire du Rêveur.

· · ·

George Sand.

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1.Mlle Jane Bazouin, amie de couvent d’Aurore Dupin.

2.Mère Alicia, religieuse du couvent des Anglaises où fut Aurore Dupin de 1817 à 1820.

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.