III
François de Caumais-Simier habitait à l'orée de la forêt d'Hariale, une sorte de château déchu qui avait donné son nom au village de Pontmorin. Le domaine du jeune marquis ne consistait plus qu'en ce manoir aux toits coupés, aux tourelles rases dont les douves étaient devenues des étangs à canards et dont une arche mal taillée tenait lieu du pont-levis. Pas le moindre parc, aucun jardin, on avait tout abandonné, et les paysans menaient boire leurs bêtes à l'eau des vieux fossés. Mais à trente pas de là naissaient les futaies d'Hariale. Mais aussi la marquise mère vivait au château et y veillait, élevant des cygnes parmi les canards, plaçant des fleurs un peu partout, faisant sabler la cour, fourbir les écuries, graisser les serrures anciennes et polir les vitres vertes, derrière lesquelles un petit nombre de meubles caducs, de tapisseries et de portraits armoriés était mis en ordre et religieusement gardé.
Au-dessus du porche démantelé enfin se trouvait grossièrement sculpté dans la pierre l'authentique écu des Simier. Ceux-ci avaient possédé jadis la contrée en même temps que les Guivremaison, et de leurs biens considérables, ce manoir seul demeurait: aussi se plaisait-on à y voir loger le dernier d'entre eux. Stendhal disait ne pouvoir se défendre d'un mouvement de respect devant un vieillard qui habite un beau palais; qui se défendrait d'un mouvement de sympathie devant l'héritier d'une longue race qui habite encore chez ses pères, dans leur maison, chez lui?
Il faut bien l'avouer, pourtant: meubles, tapisseries, portraits et jusqu'au manoir même, tout eût été vendu depuis longtemps, malgré la présence de la douairière, si le marquis François n'eût compté sur les agréments de sa figure et le prestige de son titre pour enchanter quelque gracieuse demoiselle, dont les rentes lui permissent de conserver ses souvenirs de famille, et de passer dans l'opulence le reste de ses jours. C'est la seule excuse des millionnaires que d'aider ainsi, par les dots de leurs filles, à conserver les belles choses et à faire vivre les jolis garçons. Ils sauvent aussi quelques titres mémorables: en somme ils sont utiles.
En Hariale, pas d'hésitation possible: le jeune marquis n'eût su faire un autre choix que Pauline Levaître, en qui toutes les perfections s'étaient rencontrées puisqu'elle unissait à beaucoup d'argent un fin visage, un corps élégant et tôt ou tard la possession de magnifiques forêts de chasse. Que Gaston Levaître prenne seulement une petite fluxion de poitrine pendant quelque interminable bat-l'eau ou dans un mauvais carrefour--et François s'imaginait déjà grand seigneur en Valois, dans ce même pays où jadis ses lointains ancêtres avaient commandé de pair avec les ducs de Guyenne, princes du sang.
D'ailleurs il aimait à peu près Pauline. Il l'avait élue. Il l'avait destinée à devenir marquise. Il lui en savait gré d'avance, et lui prêtait en quelque sorte tendrement, avant la lettre, ses armoiries et son nom. Vous l'eussiez surpris en insinuant que ce n'était point là de l'amour, et même vif.
Deux petites lieues séparaient le château de Pontmorin du village de Vaille, également situé en lisière de la forêt et où se trouvait le chenil de l'équipage d'Hariale. François fit atteler son tonneau et se rendit rapidement au cottage que Gaston Levaître y occupait près des chiens. Le marquis préférait trotter en voiture que de monter à cheval, se voyant forcé, s'il se mettait en selle, d'enfoncer cruellement son chapeau sur sa tête, ce qui gâtait toute l'harmonie de sa personne, au lieu qu'il s'entendait délicieusement à conduire un poney de cet air négligent et à demi éc½uré qui vous achève un élégant.
Il trouva Gaston Levaître en train de fumer sa pipe et de considérer un grand feu de bois dans sa cheminée. M. le baron attendait sa petite amie qui devait tout à l'heure arriver de Paris. Mais François eut tôt fait de rompre ces doux projets.
«--Mon cher Levaître, lui dit-il, savez-vous qui j'ai rencontré hier à Paris? Paqueret, plus agité, plus affairé que jamais. La taille pincée dans son pardessus, le pantalon bien tiré sur sa guêtre, il semblait rajeuni de dix ans. Naturellement, je lui parle aussitôt de la rencontre prochaine entre son fameux champion Marc Thierry et Sam Hawson, et devinez ce qu'il répond? «A ce propos, me dit-il, je voulais justement vous écrire. J'ai demandé à Sylvie une invitation aux chasses pour Marc Thierry. Moi, vous comprenez, je n'ai pas le temps d'aller en Hariale; je n'ai pas une heure à moi. Dans ces conditions, je me suis permis de compter sur vous pour présenter Marc à l'équipage la première fois qu'il ira chasser. Nous dînerons ensemble d'ici là. Cela ne vous ennuie pas trop? Merci d'avance...» Et le voilà parti. Comment trouvez-vous cette fantaisie? Assez coquette, n'est-il pas vrai?»
Le plafond se fût écroulé que le baron n'en eût pas été plus abasourdi. En un instant il se trouva au même point d'indignation que François, mais dans un plus grand désarroi. Car enfin Amédée Paqueret, en tant que journaliste, et surtout en tant qu'ami le plus intime de Sylvie, était à ménager, diable! Toutefois, moins de deux heures après cet entretien, Gaston avait traversé la forêt d'Hariale et sonnait à la porte de sa belle-s½ur, résolu à montrer la plus insigne fermeté.
Car il avait bien réfléchi en route et s'était rappelé les paroles convenables et voilées, fort nettes cependant, par lesquelles François de Caumais-Simier avait pour ainsi dire conclu avec lui un pacte défensif et offensif, naguère au Café de Paris, dans le but d'épouser sa nièce. «Je m'engage, lui avait à mots couverts signifié cet intelligent jeune homme, à ne jamais vous disputer le titre de maître d'équipage auquel je pourrais prétendre comme gendre de Sylvie; à ne jamais pousser ma belle-mère à mettre le nez dans les comptes du Rallye-Vaille; à vous laisser, comme jadis, le soin des locations, dommages et intérêts, entretien des hommes, chiens, chevaux; à ne point faire diminuer l'imposante somme remise chaque année à cet effet, mais plutôt à l'augmenter au contraire; à ne pas davantage conseiller à Sylvie de vous réclamer le loyer de cette jolie maison que vous occupez à Vaille, près du chenil, et qui lui appartient; à ne pas vous reprocher non plus les petites horreurs et peccadilles dont votre vie passée, je le sais, n'est pas exempte...» En échange de ces incomparables avantages, Gaston avait promis son appui. Il fallait tenir.
D'autant qu'un nouveau gendre, voire un amant, le ruinerait si aisément, vu la nature exaltée, capricieuse et fantasque de Sylvie! N'importe quel inconnu pouvait en somme le faire rejeter au pavé de Paris, sans argent et presque sans honneur, tel enfin qu'il vivait avant la mort de son frère, alors que n'étant pas maître d'équipage, on l'ignorait. Surtout si cet intrus venait maintenant à se présenter sous la forme d'un aventurier, d'une espèce d'athlète professionnel, d'un assassin, d'un homme qui n'était pas du monde! Non, non, il importait à la dignité de l'équipage, comme l'avait si bien dit François, d'empêcher ce scandale.
«--Tiens, bonjour, s'écria gaîment Sylvie lorsqu'il entra. Par exemple, il est étonnant que vous me trouviez: je vais à Paris tout à l'heure et n'en reviendrai qu'après-demain. Qu'est-ce qui vous amène? Voulez-vous voir Pauline? Elle est là-haut dans sa chambre...
--Non, ma chère Sylvie, je préfère que nous soyons seuls au contraire. Je venais...
--Quel air solennel! Mais tenez, (et Sylvie prit sur un guéridon, devant elle, une enveloppe cachetée) voilà une lettre qui vous était destinée. J'allais vous la faire porter: c'est pour vous prier d'envoyer à Marc Thierry une invitation pour les chasses.»
Gaston ne s'attendait pas à commencer les hostilités d'une façon si prompte, ni si directe. Il se trouva déconcerté, mais répondit pourtant d'un air encore assuré: «Eh bien, voilà précisément en quoi je tenais à vous prévenir le plus amicalement possible--car je savais que vous deviez m'envoyer ce message. Il me semble incorrect, je crois qu'il ne serait pas convenable de recevoir en Hariale ce Marc Thierry.
--Pourquoi donc?
--Parce que c'est un baladin, ma chère, presque un virtuose de cirque. Qu'il explique donc d'abord d'où lui viennent les douze mille francs de son match avec Sam Hawson? Mais il est payé, voyons, pour aller se faire ainsi casser la figure devant mille personnes... Sans parler de sa vie privée, qui ne fut jusqu'ici que réclame, puffisme, publicité, cour d'assises. Non, nous ne pouvons le présenter à l'équipage.
--Ces raisons seraient bonnes pour d'autres. Moi, je m'en moque. Il me plaît de voir ce garçon-là, je l'invite.
--Mais on nous montrera au doigt. Comment se fait-il que vous ne le sentiez pas? Pour moi, je vous déclare que je ne saurais me prêter à cela, ni consentir à envoyer cette invitation.
--Vous n'y consentez pas!»
O Parisiens qui adorâtes Sylvie Montreux, peuples européens qui l'applaudîtes, vous tous qui l'avez escortée, chantée, portée aux nues, que ne fûtes-vous là pour assister à l'un de ses plus saisissants, à l'un de ses plus brusques et admirables changements de physionomie! Quelle colère subite sur ce beau visage, quelle expression de tyrannie et de mépris dans ces yeux sombres!
«--Vous n'y consentez pas! Je crois, ma parole, que vous me faites la leçon! Ah çà, oubliez-vous que vous êtes maître d'équipage dans ma forêt, que vous faites les honneurs chez moi, que vous logez même chez moi? Et vous refuseriez d'inviter qui j'invite?
--Pardon, ma chère amie, je n'ai pas dit...
--Si, vous avez dit! Vous avez fait à ce Marc Thierry des reproches bien étranges, entendez-vous, Gaston. Car je vous connais, moi. Votre frère m'a conté votre histoire; et je n'ignore pas où vous en étiez lorsque Etienne mourut, où vous en seriez demain si nous nous fâchions. Marc Thierry travaille, gagne de l'argent? Beau grief! Quel que soit son métier, cela me semble tout aussi digne que d'avoir perdu sa fortune au tripot, ou que d'avoir traîné un conseil judiciaire jusqu'à la quarantaine: car c'est Etienne finalement qui vous l'a fait lever, je le sais. Marc Thierry est cité dans les gazettes? Allons, qui de vous autres ne souhaiterait de l'être? Et Marc Thierry enfin a sur la conscience une mort d'homme... Eh bien, après? Ne me forcez donc pas à vous rappeler que s'il a réellement, lui, passé en cour d'assises, vous avez été à deux doigts, vous, après cette affaire de jeu au Cercle des Nations... Personnellement, voyez-vous, je préfère les assises à d'autres tribunaux, chacun son goût.»
Le silence tomba lourdement.
«--Ecoutez, continua Sylvie au bout d'un instant, je me suis laissée emporter. Donnez-moi la main, Gaston. Et oublions tout cela, voulez-vous? Accueillez bien Marc Thierry, pour me faire plaisir, là--et tout est fini. Tenez, embrassez-moi. Je vais faire appeler Pauline. Et les chiens, au fait, comment vont-ils?...»
Gaston Levaître revint à son cottage de Vaille. Il y trouva sa petite amie qui se chauffait tranquillement les mollets au feu.
«--Ah, ma pauvre chérie, soupira-t-il avec mélancolie, le monde ne tourne pas bien. Tout s'y passe de mal en pis. Voilà maintenant qu'on invite les forains à chasser... Oui, Marc Thierry, tu sais, le boxeur, le paillasse, ma belle-s½ur veut le voir en forêt.
--Tiens, je la comprends... Il est beau.
--Peuh...
--Oui, mon vieux, et crânement, et de partout...
--Enfin, c'est comme une bête, un cheval! Espérons au moins qu'il se cassera les pattes, ou la figure--puisqu'il n'a que ça...»
Et le baron Levaître haussa douloureusement les épaules: mais l'invitation pour Marc Thierry partit le soir même.