IV
«Le _Pneu!!_ Le _Pneu!!_ Résultat du match Thierry-Hawson!!! Victoire française!!! Le _Pneu!!_»
Le triomphe de Marc fut ainsi hurlé par les rues dès cinq heures du soir. Vociférant et portant sous le bras la bonne nouvelle, les camelots couraient comme des possédés tout le long des trottoirs, afin que de ci, de là, un passant arrêtât leur furie et s'offrît pour un sou le plaisir d'aller lire à la lueur d'un bec de gaz le récit fraîchement imprimé du combat.
«--Plus de douze cents assistants.... On eût entendu battre les s½, lorsque les deux champions s'avancèrent l'un contre l'autre... Très pâles.... Enfin le chronométreur prend le temps: ils ferment les poings, ils commencent... Le visage de Marc bientôt couvert de sang, mais l'énergique garçon garde continuellement l'offensive.... A la dixième reprise, un involontaire coup de genou met fin à tout le combat: l'Anglais s'affaisse, ne peut se relever.... Marc acclamé....» Suivaient quelques commentaires lyriques sur le vainqueur et les méthodes françaises, si imprudemment méprisées et traitées par nos voisins de danses et de niaiseries.
Or, de tous les Parisiens qui achetèrent le _Pneu_ ce soir-là, un des plus enthousiastes fut assurément le patron du Ranch Bar. Il s'était déjà fait téléphoner de Neuilly la nouvelle, et tenait encore à connaître scrupuleusement la relation de cette grande journée. Ce n'était pourtant pas qu'il entendît mot à la science des coups, ni même qu'il s'intéressât en rien à ce genre d'études; mais il savait que Marc allait sans aucun doute venir dîner au Bar, peut-être même qu'il y souperait, traînant derrière lui la suite de reporters, de femmes, de badauds, de snobs, les innombrables Milon de Crotone et terreurs en habit qui allaient se faire un devoir de ne point le quitter de la nuit, et, pour mieux fêter son triomphe, manger, boire, se griser, enrichir les tziganes, tutoyer les maîtres d'hôtel, payer de folles additions. Le propriétaire du Ranch Bar devait beaucoup de reconnaissance à Marc Thierry.
Celui-ci avait ses habitudes dans cet établissement. Il y prenait tous ses repas; c'était là qu'il vivait de régime des mois durant, et là qu'après ses succès il se livrait à de glorieuses ripailles, parmi une nuée de jeunes élégants qui ne cessaient de parler chevaux que pour s'entretenir de muscles, de records, de têtes brisées, de rôdeurs mis en déroute et d'aventures terribles. On se regardait d'un air héroïque et provocateur au Ranch Bar; on n'y marchait que le nez au vent, les épaules carrées, le torse élargi, la taille haute: il fallait y être herculéen, ou en sortir. Les filles s'y plaisaient, et jusqu'aux plus cotées: on les traitait à la souteneur, c'était le genre; mais ces façons leur agréaient assez, et elles couraient la chance de trouver dans ce cabaret luxueux, pendant la saison, outre les plus notoires ivrognes de Paris, le fin régal de quelque lutteur professionnel ou du jockey le plus récemment mis à pied, voire même, parfois, l'aubaine d'un clown célèbre, qui ressemblait à un vieil acteur tragique et que ces demoiselles s'arrachaient.
Marc Thierry se trouvait donc nourri sans bourse délier, à peu de chose près. Mais c'était lui en vérité qui, voilà sept ans, avait amené chaque jour les cow boys, engagés alors au Cirque voisin, boire du gin et des bocks dans le petit café nommé Ranch Bar en leur honneur. A cette époque, Marc, très jeune mais en passe déjà d'être connu, ne quittait point ces gens-là; il avait appris d'eux à sauter à cheval, et à se servir d'un revolver ou d'un lasso avec beaucoup de talent. La mode vint bientôt d'aller prendre son cocktail coude à coude avec les cow' boys: les courtisanes s'y mirent, et le lieu fut consacré. Il était juste que le patron sût gré à Marc de l'avoir ainsi lancé, et voilà pourquoi il lui faisait pension.
Aussi Marc habitait-il pour ainsi dire dans cette maison. On l'y visitait, on l'y glorifiait. Lorsque, pendant l'Exposition, à peine revenu de son service militaire et désireux d'inaugurer sa rentrée à Paris par un coup d'éclat, il avait eu l'audace folle de tuer le taureau dans une fête de charité, aux Arènes de Boulogne, c'était au Ranch Bar que ses amis et ses admirateurs lui avaient offert un banquet. Ce fut encore au même endroit qu'on vint le féliciter et le porter presque en triomphe quand la Cour d'assises de Caen l'acquitta du crime d'homicide: il avait au moyen d'une bouteille pesante, brisé le crâne d'un sot nommé Maxime Alain, qui s'était risqué jusqu'à le provoquer, et même jusqu'à le gifler. L'origine de la querelle n'étant autre que la jolie et populaire Yvonne Saint-Cloud, l'opinion publique avait faibli. On s'attendrit, on pactisa: «C'est une dispute d'amoureux, un peu prompte. Puis la victime avait assailli ce pauvre Marc. Circonstance atténuante. Crime passionnel.»
Cette fois encore, il ne pouvait être question d'un autre restaurant pour le nouveau banquet que les organisateurs du match décidèrent sur-le-champ d'offrir dès le lendemain au vainqueur. De sorte que l'heureux patron supputait des menus tout en apprenant par c½ur le _Pneu_ et autres feuilles du soir qu'il se faisait acheter
Vers six heures, les fiacres commencèrent à s'arrêter devant la porte. Les journalistes entraient, affairés, et les habitués en souriant; chacun d'eux croyait avoir déconfit Sam Hawson. «Eh bien, est-il là?--Que fait-il?--Il dîne ici, n'est-ce pas?--Il a dit qu'il allait venir.»
Enfin, à six heures et demie: «Le voilà!» Il apparut, riant comme un enfant, jetant à l'un son pardessus, à l'autre son chapeau, sa canne, serrant les mains, recevant les femmes dans ses bras. Son ancienne amie, Yvonne Saint-Cloud, pleurait: «Mon grand, mon grand!» balbutiait-elle. Blanche de Rueil et Adeline Demain s'embrassaient, les larmes aux yeux, et embrassaient aussi leurs deux petits amants, puis tout le monde, comme si elles eussent retrouvé l'enfant prodigue. Des reporters qui n'avaient pas vu le combat se faisaient présenter, crayon en main. Marc les accueillait avec beaucoup de cordialité:
«--Messieurs, leur disait-il, je suis à vous. Mais je meurs de faim, et surtout de soif. Laissez-moi commander mon dîner et le champagne. Et en attendant que nous buvions ensemble à la santé de Sam Hawson, tenez, demandez à ces dames de vous répondre. Elles le feront mieux que moi, et cela ira plus vite.»
Odette Partout, la maîtresse du fameux duelliste Bob Milton, regardait Marc de tous ses yeux et en restait saisie: «Dieu! s'écria-t-elle, qu'il est beau!» Et en effet, dans son smoking, la peau brune, les yeux durs, Marc avait cet air de force irrésistible qui terrifie délicieusement les dames. A voir même son front bas et son nez grec, certains envieux ajoutaient: «C'est la brute.» Mais ils ne formulaient point ce jugement tout haut. Sans l'avouer, on craignait les mains homicides de Marc, ces mains rudes et noueuses, dont l'une était cerclée au poignet d'une gourmette d'or. Il n'y avait pas ce soir-là jusqu'à son menton déchiré et jusqu'à ses pommettes écorchées qui ne lui donnassent un aspect violent et cruel, propre à frapper les imaginations.
Cependant Yvonne Saint-Cloud, très flattée de sa mission, renseignait gravement l'un des journalistes: «Oui, monsieur, à quinze ans il avait déjà établi des records qui ne furent battus que beaucoup plus tard...
--C'est lui, continuait Adeline, qui s'en est allé à la nage, un matin, absolument seul, de Fécamp à Yport. C'est long, vous savez, en pleine mer, quand on n'a personne avec soi, et qu'on regarde les vagues, et puis les vagues, et encore les vagues: il n'y a pas de quoi rire.
--Ecrivez aussi, ajoutait Blanche de Rueil, qu'étant dragon il obtenait des permissions à force de risquer sa peau, et qu'on se le prêtait entre garnisons, tant il était bon pour les raids à cheval...»
Là-dessus, le champagne arriva. Les jeunes demoiselles cessèrent aussitôt d'instruire la postérité, des toasts furent portés au vainqueur, à Paqueret, à l'Angleterre, aux assistants, à qui voulait.
Constant Bussat, bouffon indispensable à toute fête, survint à ce moment. Bref, la soirée, la nuit passèrent, et le jour se levait que nul ne songeait encore à cesser de célébrer cet événement mémorable. Mis en verve par un vieux brandy, le père Patt, marchand de chevaux, vendit là d'un seul coup deux bêtes à Marc. Il n'y avait pas une heure qu'il venait de faire sa connaissance: «Mon garçon, dit-il, je ne vous vends pas mes chevaux, je vous les donne. Emmenez-les, essayez-les, chassez dessus et je ne veux pas de votre argent si vous ne les trouvez pas bons. Ce sont des rochers, mon garçon, ces animaux-là!»
Le lendemain, au banquet, des hommes solennels, les pères conscrits de la république des sports, congratulèrent Marc officiellement. Ne traitons pas légèrement cette république; elle a son opinion, sa presse, ses usages, son code, une administration bien rétribuée, une langue spéciale; on y compte des citoyens innombrables, des riches et des pauvres, des sincères et des escrocs; les bavards et les réformateurs ne lui manquent pas, les abus y sont fréquents. C'est un Etat.
Il y avait d'ailleurs autour de la table des personnages considérables et chenus, le général Rondion, directeur des haras du Poitou, le vieux comte de Bagy, qui avait été Grand Ecuyer de l'Impératrice, lord Cunnigan, Amédée Paqueret, puis le président de l'A.G.F., de l'U.I.S., du R.P.C. Le moyen qu'une telle assemblée parût occupée de sujets frivoles! Aussi bien cette époque est-elle bien lointaine où l'on traitait les exploits sportifs ainsi que de dangereuses folies réservées aux viveurs et aux cerveaux brûlés: on pariait alors que celui-ci n'en reviendrait pas, que tel autre se casserait les os. Aujourd'hui, on enregistre les records, on en fait des procès-verbaux, et si l'on se tue, c'est un accident du travail, et voilà tout.
Lorsqu'on en fut aux cigares et aux liqueurs, une carte fut remise à Amédée Paqueret: c'était celle du marquis de Caumais-Simier. L'ingénieux François s'était dit en effet: «Cédons. Suivons le flot. Ce baladin a la veine. Il viendra donc en Hariale, mais patronné par moi: qu'il soit au moins mon obligé.» Aussi, sans accepter d'assister au banquet, s'était-il bien promis pourtant d'y paraître cinq minutes vers la fin. Ce n'était point du reste déroger: aller en un tel jour serrer la main de Marc, était-ce autre chose que de venir caresser l'encolure du gagnant après le Grand-Prix? Le sport excuse toutes les familiarités.
François fut à son ordinaire la correction même. Après un compliment bref et fort bien tourné: «Je sais, monsieur, dit-il, que vous êtes attendu en forêt d'Hariale. Ce sera moi, si vous le voulez bien, qui aurai le plaisir de vous présenter au baron Levaître et à l'équipage.»