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V

Et voilà comment, par une belle matinée d'hiver, Marc Thierry se trouvait en forêt d'Hariale.

Il chevauchait sur un grand diable d'animal rouan, non d'ailleurs l'un de ceux que le père Patt lui avait vendus pendant l'orgie du Ranch Bar, Amédée Paqueret s'étant mis du marché en effet, ayant été chez le maquignon et lui ayant dit: «Mon cher Patt, Marc Thierry est mon ami. Il se dispose à chasser tout l'hiver avec le baron Levaître. On ne peut ignorer dans l'équipage que c'est moi qui l'ai fait inviter, moi qui l'envoie. Or, vous n'espérez point, j'imagine, que votre proposition de la nuit dernière soit sérieusement prise en considération. D'abord, vous étiez tous ivres-morts...

--Voilà qui est vrai, monsieur Paqueret. Cependant M. Thierry a bel et bien acheté.

--Peut-être. Mais vous n'ignorez pas mes relations, mon influence, l'intérêt qu'il y a pour vous à gagner les faveurs de deux organes tels que la _Race Pure_ et le _Pneu_... Or, en raison de cela, considérez notre jeune vainqueur comme votre propre fils. Les chevaux que vous lui avez fait voir ne sont pas assez beaux, et ne me semblent pas assez bons. Je vous donne huit jours pour nous présenter, moyennant un prix dérisoire, deux merveilles. Et puis, après cela, venez me parler aux bureaux du journal. Vous n'aurez pas à vous plaindre...»

Prompt à entendre à demi-mot, le père Patt avait donc découvert pour Marc ce grand rouan osseux, ainsi qu'une jument trapue dont un pair du Royaume-Uni se fût contenté. En même temps, Amédée Paqueret faisait embaucher à Hariale-sous-Bois un jeune lad nommé Ralph qui, chassé de partout pour son inconduite, allait se trouver trop heureux de n'avoir plus que deux chevaux à soigner, un maître à suivre à travers bois et ses anciens patrons à narguer dans le pays. Ce Ralph serait excellent pendant un an au moins, et saurait dire à monsieur pour les premières chasses: «Que monsieur prenne à droite; à gauche maintenant...», car monsieur ignorait totalement le plan de la forêt dans laquelle il lui fallait se distinguer.

Enfin, quinze jours durant, Paqueret prit la peine d'instruire son pupille en vénerie, et ne dédaigna même pas de le conduire en personne chez le tailleur, auquel il expliqua:

«Tous vos clients sont plus ou moins cacochymes, débiles, voûtés, bancroches ou ventrus. Voici par contre le vainqueur de Sam Hawson, qui représente le plus haut degré de perfection plastique pour un homme. Il va chasser; habillez-le.»

Le tailleur se piqua de montrer tout son génie, et s'inspirant à la fois du goût le plus éprouvé comme de la plus certaine tradition, sut costumer Marc, le culotter de blanc comme il convenait, le mouler dans une longue tunique, le mettre à la mode enfin de ces cavaliers impassibles et gourmés qui, sur les estampes anglaises et les keepsakes romantiques, vont maîtrisant des montures à col de cygne, et suivent un damné renard à travers champs.

De sorte qu'également satisfait de ses habits neufs, de ses deux chevaux et de sa gloire impudente, Marc n'avait même pas le soupçon qu'un être sous le ciel lui pût nuire ou résister. Rien qu'à se sentir vivre, il triomphait.

«Paqueret, se disait-il brutalement, simplement, veut me marier dans l'équipage Levaître. Quel est son intérêt? Je n'en sais rien. Mais peu m'importe. J'épouserai cette demoiselle Pauline. Paqueret a fait ma carrière, en somme, et s'il lui plaît à présent que je devienne millionnaire, soit.»

Qu'est-ce d'ailleurs qu'un héros comme Marc, qu'est-ce qu'un champion? Un homme à qui l'on dit depuis des années: «Fais ceci, vis de telle manière. A tel moment tu donneras ton effort. Et tu vaincras.» Poussez-le de même dans la vie. Il obéit encore, il réussit.

En approchant du lieu de rendez-vous, il fut pourtant extrêmement surpris et inquiet de ne rencontrer ni voitures, ni cavaliers, ni chiens. L'allée s'allongeait, silencieuse, entre ses deux murailles de bois nu: au carrefour, personne, pas un bruit, pas une bestiole, pas même le mendiant, le seul mendiant du pays, qui erre par tous les méandres de la forêt comme un vieux sylvain morose.

«--Ah, fit Ralph sans s'émouvoir, je me suis trompé de rond-point. Nous ne sommes pas du tout à celui du Vilain, nous lui tournons le dos. Mais que monsieur aille sur sa gauche. Nous tomberons probablement dans la chasse.»

Furieux et grommelant, Marc prend le trot, pressant soudain son cheval, faisant jaillir la boue, coupant les routes et traversant les clairières l'oreille au guet, écoutant parfois mal à propos l'aboi lointain d'un chien de ferme ou le tapage de quelque prétentieux oiseau. Mais alors: «Hallo, monsieur, ce n'est rien», lui disait Ralph, qui le serrait de près d'un air compétent, le chapeau sur le nez.

Enfin, après une très longue course, un son presque imperceptible de cor, un murmure de chiens parvinrent jusqu'à eux. Il semblait que cette rumeur légère eût expiré à l'autre bout du monde.

Et les voici guidés maintenant, de ci, de là, par ce bruit ténu qu'on menait au loin, qui grandissait. Certains abois s'étant même étrangement rapprochés, Marc fit halte au bord d'un chemin. Quelque chose allait arriver, c'était certain, quelque chose venait, le taillis frémissait. Tout à coup, brisant les branches et sortant du bois dans un bond superbe, un cerf empanaché franchit la route et disparut. Un chien, deux chiens se montrèrent presque aussitôt, puis plusieurs autres à la file, et sans doute tous allaient-ils suivre, si au triple galop, une sorte de centaure hurlant, le piqueur, ne fût survenu juste à temps pour faire rouler sous le fouet les pauvres bêtes, et couper ainsi, écraser, anéantir cette fausse chasse. Ce n'était là qu'un change en effet.

Deux hommes d'équipage accouraient à toute bride que déjà l'incident était clos et les chiens repartis sur la bonne voie. Le baron Levaître lui-même apparaissait: «Ce n'est pas notre cerf, Monjoye, que les chiens chassent là!» criait-il au piqueur. Gaston portait le travesti feuille-morte à parements gris du Rallye-Vaille. Tout grimaçant et ravagé qu'il fût, il avait pourtant assez bon air là-dessous.

«--Monsieur Marc Thierry, sans doute? fit-il en reconnaissant l'athlète qui le saluait. Nous vous attendions, monsieur, soyez le bienvenu.» Puis sans écouter la réponse, il piquait des deux et rentrait sous bois.

Pris de court et d'ailleurs interloqué, Marc se mit machinalement à galoper derrière le baron. Bientôt il se trouvait sans savoir comment en pleine chasse, des voitures lui bouchaient la route, des veneurs l'entouraient de tous côtés, et François de Caumais-Simier disait à mademoiselle Pauline en le désignant: «Voici notre grand champion Marc Thierry, le triomphateur de Sam Hawson.»

Or Marc avait peut-être plus que personne l'habitude d'être examiné, jugé, contesté. Aussi le prodigieux intérêt qu'il excitait ne le troubla-t-il guère. Ce n'était pas l'instant de remarquer les regards mauvais et hautains de messieurs les veneurs, ni ceux plus dédaigneux encore de leurs épouses; il ne s'agissait point de s'attrister au sujet de la malveillance particulière aux chétifs humains dès qu'ils sont à cheval--non, Marc était venu en Hariale pour plaire à mademoiselle Levaître. Il devait mener cette affaire à bien, non une autre, et sur-le-champ il l'entreprit. «Mademoiselle, répondit-il tout d'un trait, je suis très reconnaissant au baron Levaître d'avoir bien voulu m'accueillir; je désirais depuis longtemps chasser en Hariale, et surtout vous être présenté.»

Pauline Levaître eût pu s'étonner de cette lourde flatterie, au besoin s'en montrer choquée. Mais elle riposta de la seule façon que Marc n'eût point prévue: elle rit avec impertinence. Cela fut suivi d'un silence affreux. Caumais-Simier n'en laissait rien paraître, mais frémissait de joie. Tous les autres se taisaient également, en proie au délicieux plaisir de constater l'échec de ce fameux athlète. Quelques-uns songeaient même à se confier entre eux: «Après tout, le trouvez-vous si beau qu'on dit? D'ailleurs, je tiens de source sûre qu'il est tuberculeux, qu'il fume de l'opium et qu'il n'aime point les femmes...» quand une voix cria soudain, en appuyant sur l'a d'une façon comique: «Taïaut! taïaut!» C'était le cerf de chasse, le vrai, cette fois, qui venait de sauter à cent mètres de là. Tout le monde aussitôt de s'arrêter net, et de paraître oublier Marc. Les yeux brillèrent, les poitrines palpitèrent. Il faut savoir qu'en certains cas, à la chasse, on se doit de témoigner d'une ardeur profonde et d'un intérêt passionné, qui sont des témoignages appréciés de noble éducation, la preuve qu'on a toujours forcé des cerfs et des sangliers, qu'on tient ce goût de naissance, et qu'on mourra le jour où la République aura commis le dernier méfait de proscrire ce divertissement. En un mot, l'angoisse est de mise, en vénerie, comme les bottes à revers, et voilà pourquoi vous voyez tant de braves gens bouleversés dans les forêts de l'Etat.

Au bout de quelques minutes, on vit passer pesamment la meute désordonnée. Tout allait bien, et les veneurs se remirent en route, Pauline et Caumais-Simier devant, Marc à leur suite. Mais celui-ci ne regardait déjà plus tant la chasse que cette bizarre, que cette farouche et détestable Pauline qui lui causait une émotion toute nouvelle. N'était-ce pas la première fois qu'une femme non seulement le repoussait, mais encore le tournait en dérision, l'offensait? Quel plus sûr moyen de s'attacher une sorte de truand et de mauvais garçon comme lui, qui, pendant les semaines où il ne s'entraînait point pour quelque match, vivait au Ranch Bar parmi les Yvonne Saint-Cloud et les Adeline Demain, dans une débauche paisible et continue, sans tenir à l'une plutôt qu'à l'autre, et les confondant quelquefois. Car le crédit de Marc Thierry était grand auprès de ces demoiselles, et s'il ne pouvait espérer encore le succès d'un vieux clown ou d'un ténor ventru, il se classait du moins tout de suite après, sur le rang des lieutenants de cavalerie, au-dessus, c'est certain, des avocats célèbres, des journalistes, littérateurs, députés et autres hommes publics.

Quoi qu'il en fût, l'auraient-elles donc ainsi traité, ses amies du Ranch Bar? Se seraient-elles avisées de le bafouer impudemment devant dix personnes? Et pourtant, il se souvenait d'avoir courtisé quelques jeunes femmes--oh, bien rarement, et d'une façon qui n'était sans doute ni très spirituelle, ni très délicate. Mais... mais ce n'étaient là que des sottises. Marc n'avait régné que sur un troupeau de filles. Et il regardait avec un sentiment de colère et d'envie cette jolie bête fière, cette proie inconnue qu'il ne savait prendre.

«--Restez avec nous, monsieur Thierry, fit Caumais-Simier en se tournant négligemment sur sa selle; dès que nous rencontrerons la baronne, je vous présenterai.» Un huissier de cour eût déclaré du même ton: «Veuillez demeurer: vous verrez le Roi tout à l'heure.»

Marc poussa son grand cheval rouan au niveau de celui du marquis: «Je suppose, mademoiselle, dit-il en fixant Pauline, que mon titre de champion de France me nuit beaucoup. Un boxeur doit passer pour une brute...

--Bah, monsieur, vous vous occupez donc de boxe?»

Pauvre Marc! Peut-être se fût-il sauvé sur l'heure, sans saluer, sans même tourner la tête, si une fois encore un hasard de la chasse ne l'eût tiré de là:

«--Ah, chanta la plus mélodieuse voix du monde, vous voici donc, monsieur Thierry? Venez ici que je vous complimente; et nous prendrons ce cerf ensemble, si vous voulez...»

C'était Sylvie.