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III

La présence de Marc dans un bal avait de quoi surprendre. Jamais on ne l'y avait vu pendant sa rude jeunesse adonnée aux exploits pénibles plutôt qu'aux grâces et aux entrechats, et l'on peut croire qu'il n'avait guère appris la courtoisie au Ranch Bar. Il était plus habile à gagner des matchs qu'à tourner dans la moindre valse, et s'entendait mieux à forcer un cerf par la plus dure journée d'hiver qu'à deviser sur des riens d'un air empressé. Ses amis eussent été bien stupéfaits d'assister vers minuit à son entrée chez les Morinon-Landon, et qu'eussent-ils en outre pensé s'ils avaient su que Marc avait même intrigué pour obtenir une invitation! Car c'était une idée si étrange de supposer Marc Thierry pirouettant au bal, qu'on ne s'avisait pas de l'y convier.

Les Morinon-Landon faisaient partie de l'équipage, et c'était à ce titre que la baronne Levaître avait consenti à se laisser admirer ce soir-là chez eux, malgré la longue impression d'angoisse que l'incendie de la veille lui avait laissée. La marquise de Caumais-Simier était demeurée à Hariale-sous-Bois, plus défaite que si tout lui manquait à la fois, honneur et fortune, famille et patrie. Sylvie l'avait embrassée tendrement le matin, et priée de rester tant qu'elle voudrait, avec cette voix irrésistible, ce regard, ce geste souverain, tout ce pathétique enfin dont l'admirable actrice retrouvait un sincère usage à la moindre émotion. Et à cette heure encore, elle évoquait sans effort, tout naturellement, par sa mine et sa seule attitude, le personnage douloureux de Déjanire ou pitoyable d'Antigone, la plaintive Juliette ou la triste Chimène: son c½ur variable, son c½ur de théâtre avait été touché.

On se bousculait dans les salons pour la regarder, lui parler, avoir la bonne fortune de la distraire quelques instants. Il faut dire que les Parisiens en réalité ne s'étaient pas encore bien habitués à ne plus voir en elle que la baronne Levaître. Pour eux, c'était toujours Sylvie Montreux, leur Sylvie, et ils eussent bien vite oublié son nouvel état, n'eût été cette Pauline qui ne la quittait pas, cette Pauline mince et sombre, dardant le feu de ses yeux jaloux, cette Pauline qui se tenait obstinément à son côté, coude à coude, comme si elle eût exigé sa part des compliments et des baisemains, comme si elle eût revendiqué son rang et imposé par sa présence enfin ce nom de Levaître, qu'on oubliait! Si bien que nul ne se fût adressé publiquement qu'à toutes deux ensemble, et que leurs visages étaient à ce point unis dans la mémoire de chacun qu'on les y voyait comme superposés, à l'exemple de ces doubles profils frappés dans l'airain des médailles ou taillés sur l'améthyste des camées.

Marc fit donc son entrée vers minuit, et fort résolument. Il se dirigea tout de suite vers le groupe de Sylvie. On s'y récria.

«--Comment... Pas possible... Qu'arrive-t-il?... Les athlètes s'en vont... Vous verrez qu'il dansera... Et en mesure, encore.»

Sylvie elle-même lui dit en souriant: «Quelle aubaine!» Mais celui-ci avait son idée: «Je suis content, madame. Il m'est arrivé cette semaine un grand bonheur, et en témoignage de réjouissance, je sors, je cours les fêtes, j'irai, si vous le permettez, vous rendre visite, je fais enfin tout ce qui peut m'être agréable.

--Bravo! Toutefois ne saurons-nous pas pourquoi vous voilà si joyeux?

--Si, je puis le dire, mais à vous seule.»

Cette réponse était directe. On se regarda dans le groupe avec stupeur. Quelle audace! Et Pauline? Elle restait saisie. Et Sylvie? Elle riait.

«--Cela me paraît d'un sérieux effrayant. Pourtant, je veux montrer du courage, et je vous entendrai--tout à l'heure.

--Je reste là, madame.»

Et Marc en effet s'installe, se croise les bras, prend racine. On le considère avec une sorte d'indignation. Quoi! vraiment, va-t-il demeurer ainsi? Il n'a donc aucun sentiment du ridicule? Non. Et quelle éducation! Sans doute. Mais en attendant, le voilà dans la place, impassible, pesant, inébranlable, tant et si bien qu'après une demi-heure Sylvie, amusée au fond et intriguée aussi, finit par lui prendre le bras.

«--Allons, menez-moi au buffet, et venez dans un petit coin me confier votre secret.»

Elle croyait plaisanter. Cependant Marc n'était pas de ceux avec qui l'on joue. D'abord il n'avait point d'esprit. Et puis, il s'était juré de dire tout ce qu'il avait à dire. Bref, à peine se trouvèrent-ils un peu à l'écart qu'il porta l'entretien sur un étrange ton.

«--Eh bien, je suis content parce que Pontmorin a brûlé.

--Oh, quelle cruauté! Comment pouvez-vous dire cela!

--Pontmorin m'offusquait, Pontmorin m'empêchait de vivre. M'en voici délivré.

--Mais, voyons, vous étiez en bons termes avec François de Caumais-Simier. C'est lui qui vous a introduit à l'équipage. Il vous recevait...

--Par déférence envers M. Paqueret, dont je suis l'ami. Mais il me méprise probablement. Non? Allons donc! Et d'ailleurs, quand il n'y songerait même pas, moi, je le hais.

--Pourquoi?

--Ah, ici, je m'arrête, madame. Je ne veux pas dire pourquoi. Seulement... Où se trouvait le château de Pontmorin? Entre vos trois forêts de chasse. Quand on arrivait au rendez-vous en avance, où étiez-vous? A Pontmorin. C'était là que peu à peu vous sembliez vous retirer, vous retrancher, vous plaire, trop vous plaire. A présent, cette maudite baraque est détruite.

--Je crois, monsieur Thierry, que vous exagérez un peu. Et puis, vous êtes bizarre! Qu'y aura-t-il de changé pour vous, désormais, je vous le demande?

--Eh, il y aura que si la chasse s'en va finir loin, par delà le Bois du Roy, dans les côtes Bourbon et jusqu'en pleine forêt du Mahouleux, je ne sentirai plus le dépit de vous voir disparaître après cela dans une maison où je n'ai pas accès, où l'on me dédaigne, si ce n'est plus. Et je courrai peut-être la chance, une fois ou deux, d'un retour pareil au premier que nous fîmes, vous en souvient-il?

--Mais... mais vous vous occupez beaucoup moins de moi, quand vous êtes derrière les chiens, soit dit sans reproche.

--Oui, je chasse passionnément, et je fuis, et je me sauve avec Monjoye au plus profond des fourrés, oui! Vous ne devinez donc pas pourquoi, madame? Il le faut pourtant, car vous ne me l'entendrez jamais dire. Vous ririez, et je sais mal prêter à rire. Le seul aveu que je ferai, c'est celui de ma joie profonde parce qu'une barrière aura été brisée entre moi et... et ceux qui vous entourent--parce qu'aussi j'ai vu malheureux un homme que je tiens pour un ennemi, ou, si peu que ce soit, pour un rival!»

La voix de Marc avait tremblé sur ces derniers mots. On ne saurait, il est vrai, parler impunément d'un rival à une femme épanouie et brillante, que l'on voit décolletée pour la première fois, qui, au lieu de porter comme d'habitude une jaquette en gros drap roux et un sec tricorne sur les cheveux, vous caresse les yeux avec sa chair nue, vous éblouit avec ses perles et ses bijoux, vous rend tout sot avec ses fleurs et ses parfums... Et Sylvie de son côté, singulièrement émue par cette jeune violence, dont elle était désaccoutumée depuis cinq ans qu'on l'avait faite baronne, Sylvie se prit à admirer soudain que Marc l'eût si magistralement séparée de Pauline, qu'il l'eût prise à part avec cette décision pour lui dire en si peu de mots qu'il l'aimait. Loin de songer qu'il n'avait agi ainsi que tout bêtement (car il n'y a encore que ces sauvages-là pour réussir aux entreprises où de trop fins échouent, qui pensent, calculent et se méfient), elle se persuada qu'il avait montré l'énergie la plus rare et un tact exquis.

Elle détourna les yeux, et vit que de tous côtés on l'épiait: «Eh, je n'ai pas séduit, observa-t-elle, un inconnu. Marc Thierry est célèbre, certains l'envient, tous le craignent...»

Puis, ramenant son regard, il fallut bien aussi qu'elle aperçût l'extraordinaire beauté de cet être brutal, incivil et tragique, qui s'inclinait vers elle comme s'il la voulait ici même, sur-le-champ, en signe de réjouissance, et parce que Pontmorin avait brûlé.

«--Reconduisez-moi,» lui dit-elle doucement, prenant son bras.

Et elle ne sentit pas sans plaisir, à travers le tissu léger de l'habit, les muscles de l'athlète tressaillir quand elle y eut posé, en appuyant peut-être un peu, les doigts.