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IV

La nouvelle année commença sous la neige, la terre gela, les chasses furent interrompues, et pendant deux semaines Sylvie put délibérer à l'aise dans son hôtel de la rue Murillo. Quand il fait bien froid dehors, notre prudence et nos méditations croissent d'autant, parce qu'il est doux de rêver au coin d'un joli feu. On y philosophe même si longtemps que le plein hiver est sans nul doute l'époque où l'on se décide le plus sagement à commettre toutes les folies.

Quant au sujet qui la faisait tant songer, il est délicat. Elle-même ne l'eût peut-être avoué à personne. Mais en vérité, la baronne Levaître, pour belle et séduisante qu'elle fût restée, avait trente-sept ans bien sonnés. Or c'est vers la quarantaine, on le sait, que les femmes ont pu trouver enfin assez de réflexion pour comprendre qu'il ne faut rien se refuser, que c'est le meilleur parti. Elles y gagnent assurément quelques remords, mais elles y évitent aussi des regrets, et quand ceux-ci leur empoisonneraient une longue vieillesse, elles oublient ceux-là plus vite encore que vous ne croyez.

Une aventure passionnée, en outre, ne pouvait guère surprendre Sylvie Montreux. Car plus d'un amant l'avait caressée, avant le baron son mari. Et elle n'avait oublié ni la douceur du premier, ni la tendresse du second, ni la bonne grâce et le fin visage d'un troisième, ni la science amoureuse, les regards touchants, les sourires habiles de quelques autres aussi. Elle revivait plusieurs nuits trop courtes, et certaines de ces heures qui fuient sans qu'on y pense. Tel poète lui avait offert sa gaîté, son esprit, tel prince avait mis son orgueil à lui plaire, tel amant professionnel même lui avait fait hommage de sa vaine personne. Mais de pas un seul Sylvie ne se rappelait tout simplement le corps, la chair. Ce n'étaient qu'yeux perfides, mains expertes, voix captieuses, puis, au lit, des chemises de soie. Peuh! c'est alors que Sylvie songeait avec une curiosité friande et joyeuse à ce splendide athlète qui l'aimait, et dont la forme vraiment nue devait être incomparable.

Sylvie avait trente-sept ans, encore une fois. S'il n'est pas permis à cet âge de vouloir jouer avec le corps d'un gars parfaitement beau, rien que pour sa beauté, et rien que pour jouer, quand donc admettra-t-on que l'âge de raison puisse venir aux femmes? Avec les rides? A d'autres! Sylvie désirait tenir entre ses bras le torse admirable de Marc, par volupté pure, de même qu'on peut souhaiter, en considérant quelque statue radieuse, de la voir vivre et tendre ses lèvres. C'est la sagesse. Elle vient tard.

Ce fut donc sans grand mérite que Marc Thierry sut se montrer tel, dès que les chasses eurent repris, qu'il avait été chez les Morinon-Landon, malgré Pauline, malgré tous les envieux qui l'observaient, le blâmaient, s'indignaient, malgré le prestige même de Sylvie. La cause du jeune homme était gagnée d'avance, et celle dont il avait juré, sinon d'enchanter l'esprit, au moins de baiser les douces épaules, ne résistait plus que par plaisir. Aussi bien, Sylvie pouvait-elle vraiment céder, comme cela, tout de suite? Non. Passé oblige. Avouons aussi qu'elle craignait un peu Pauline. Comment supporter les yeux clairs de celle-ci, après cet enfantillage? Comment souffrir qu'ils parussent lui dire: «Et mon père, Sylvie, qui t'a livré son nom, tu l'as donc oublié? Et moi, qui te regarde, tu m'oublies? Tu te conduis comme une petite fille, ma mère, ma tutrice... De sorte que je te juge, maintenant, car tu m'en as donné le droit. Et cela me peine. Et j'en souffre.» Sylvie adorait Pauline. A la pensée de la chagriner en rien, elle se sentait désolée.

«--Irons-nous à l'Opéra demain, ma chérie? lui disait-elle. On nous offre cette loge, tu vois. Que dois-je répondre? Parle, décide.

--Mais, c'est comme tu voudras.

--Que non! Je ne vais qu'où il te plaît. Dès que tu as la migraine, je tombe enrhumée, tu le sais bien, et dès que tu t'amuses quelque part, je suis contente.

--Ah, c'est vrai. Mais je t'adore, en revanche, tant pis pour toi!

--Oui, ma petite Pauline, et tu es un ange, et nous sommes heureuses, et nous nous passons tout, et c'est joli de vivre ainsi... Pourtant, voyons, si une fois, tout à coup, je me mettais à faire quelque chose qui te déplût, là! Qui froncerait ses méchants sourcils, qui ne pourrait plus voir sa Sylvie?

--Ce ne serait pas moi. Tu es libre. Nous sommes toutes libres...»

Mais déjà le visage de Pauline se gâtait, et Sylvie prudemment s'en remit à elle toute seule du soin de savoir ce qu'elle avait à faire.

Forte résolution à laquelle, en Hariale, les détours et la brume des forêts, ainsi que certains hasards, ne furent pas sans beaucoup aider, puisque tout semblait désormais servir ce conquérant de Marc, puisque les plus augustes décors, la voix immense et hautaine du vent, toute la rudesse de l'hiver enfin ne faisaient plus qu'embellir à présent l'amour inconvenant dont il renouvelait insolemment l'aveu, le regard qui luisait sous son front têtu, le geste même qu'il osait.

Qu'on eût en effet découplé devant un fourré profond et que les chiens y eussent paru plonger un à un, puis s'y être noyés en hurlant; ou bien que le piqueur les eût lancés sur la plaine livide--Sylvie admirait seulement la bonne grâce de Marc à se jeter, lui aussi, en plein taillis, sous la futaie, ou mieux encore à travers champs... Que la meute invisible aboyât frénétiquement, comme si elle déterrait un trésor, ou bien que l'on fût au contraire en défaut, et qu'on vît passer de tous côtés hommes d'équipages, veneurs et invités, coupant les routes ou suivant les sentiers, éperdus, affairés, pareils à des figurants qui manquent leur entrée--et Sylvie n'était attentive qu'au seul galop de son bel athlète, de son bel esclave...

Qu'on eût mené le cerf hallali, et que celui-ci flottât sur l'étang, sa tête sèche hors de l'eau, rayant et coupant le lac paisible, suivi par un triangle de chiens; qu'il se fût encore réfugié dans quelque ruisseau, haletant, fourbu, ruant parmi la horde qui le dévore vif; ou qu'à demi mort, il eût franchi quelque haut talus pour s'y arrêter soudain, et poser pour les photographes--et Sylvie se prenait à remercier Marc d'un sourire, comme si c'eût été lui qui eût offert toute cette fête, ordonné le spectacle et conduit la chasse.

Si l'on se pressait autour d'elle quand, la bête enfin tombée, l'heure était venue des révérences et des présentations; si à la curée, tandis que les piqueurs rangés en ordre soufflaient dans leurs trompes avec une sombre fureur, tandis qu'on agitait devant la meute frémissant de convoitise et d'angoisse la tête du cerf et ses bois redoutables, tandis que les chiens féroces et bientôt couverts de sang se ruaient sur la viande chaude, si chaque cavalier tâchait à faire le plaisant auprès de la baronne, celle-ci n'avait d'yeux que pour le taciturne Marc. Et plus d'une fois, au moment du retour: «Allons, monsieur Thierry, disait-elle, je vous donne l'hospitalité dans ma voiture. Nous y tiendrons bien tous les trois, avec Pauline. Voici qu'il va faire nuit». Tant de faiblesse n'était pas, on l'imagine, pour que l'on se fâchât beaucoup lorsque après cela, sous les fourrures, Marc l'effronté se gênait peu, cependant qu'à l'entour la brume complice tombait.

Un jour, au fond d'une allée solitaire, il avait, dressé sur ses étriers, pris dans ses bras la molle Sylvie, et senti l'arome de sa chevelure lumineuse; mais ce jour-là, la forêt étincelait sous le soleil, une pluie récente avait laissé un diamant au bout de chaque rameau, et le cerf, tombé en pleine campagne, mourut entre un double arc-en-ciel, l'un qui brillait dans la nue, et l'autre sur les champs: car c'était au plus tendre début du printemps, et Sylvie avait pu se croire enivrée par le parfum des bois. Hélas, à la chasse qui suivit, il régnait partout un brouillard tel que la pluie même avait dû renoncer à le pénétrer: faut-il l'avouer? Sylvie se laissa égarer encore, et Marc éprouva la fraîcheur de ses lèvres au secret d'un carrefour.