VII
Pauline frissonna en entrant dans la nuit. Mais, allons! il y avait mieux à faire que de trembler: et domptant son angoisse, écoutant bravement les ténèbres, elle avança.
Enfermés au chenil, les trois lévriers dormaient, et nul aboiement n'était à craindre. Aucune lumière ne brillait plus dans la maison, sauf à la fenêtre de Sylvie. Il ne s'agissait que de ne point écraser le sable des allées, et de descendre ainsi tout doucement jusqu'à l'eau.
Celle-ci clapotait sournoisement contre l'herbe, et le canot léger flottait près d'un petit quai de bois que Pauline reconnut sans peine. Elle avait cent fois passé toute seule d'un bord à l'autre du canal. On man½uvrait à son gré le frêle esquif sans se servir des avirons: il suffisait de le retenir tout le long d'un grand câble de fer tendu au-dessus de l'eau. Il était en outre aisé de le tirer à soi de la rive opposée au moyen d'une corde et d'une poulie. Pauline s'aventura donc avec assez d'assurance, en se cramponnant au câble de fer, et le bateau se mit à doucement avancer. Une mer immense et noire sembla s'élever tout autour. Enfin la terre surgit, s'approcha traîtreusement, et tout à coup l'on s'y cogna. La jeune fille accrocha la barque à tâtons, et s'enfonça au plus profond de l'ombre.
Puis elle se blottit au pied d'un arbre, et pendant plus d'une demi-heure il lui fallut grelotter là, frémissant à chaque bruit; car des platanes géants se rejoignaient au-dessus de sa tête, et parfois ce dôme sombre grondait, cependant que mystérieusement, sans cause, elle entendait soudain craquer le gravier du parc. Alors, était-ce Marc, ou un garde--ou quoi? Un instant même, son c½ur s'arrêta: on marchait au loin, oui, on marchait, et l'ombre, au bout de l'avenue bougea. Une forme s'arrêta, terrible.
«--Marc, Marc, monsieur Thierry, implora Pauline, est-ce vous?»
La forme, haute et droite, avança de deux pas: «Qu'y a-t-il? Pourquoi avez-vous traversé?» Puis, se méfiant: «Mais... qui est là?.. Sylvie?»
Marc avait parlé net et clair, sans souci de la nuit. Ces deux syllabes «Sylvie» déchirèrent les oreilles de Pauline comme une insulte. Il parut à celle-ci que Marc l'intrus, Marc le voleur la provoquait, se raillait d'elle. Folle dès lors de rage et de passion, elle se dressa tout à coup, et s'approchant brusquement du jeune homme:
«--Non! cria-t-elle, ce n'est pas Sylvie. Regardez.»
Marc distinguait mal. Il reconnut pourtant cette voix ardente et brève; il crut voir étinceler les yeux d'or: «Comment, fit-il d'un ton plus bas, saviez-vous que je viendrais?» Et il se découvrit: «Etiez-vous là pour m'attendre, mademoiselle?
--Oui.
--On vous aurait envoyée?
--Personne ne me donne d'ordres, ni de ces commissions.
--Il faut pourtant qu'on vous ait prévenue.
--N'importe. Je ne veux pas avouer de quelle manière j'ai su. Enfin, je suis venue--pour vous empêcher d'entrer chez moi.»
Marc remit furieusement son chapeau sur sa tête, et l'y enfonça. Il pestait tout bas, et ne pouvait imaginer au monde une situation plus ridicule que celle où il se trouvait ici. Ainsi, cette jeune fille lui barrait la route, sans qu'il pût donc deviner en vertu de qui, et sans qu'il pût même comprendre pourquoi. Et c'est qu'il n'y avait qu'à obéir, avec cela! En effet, il eût fallu la bousculer pour passer: or, outre la violence d'en user ainsi, elle eût appelé, crié. Ayant affronté la traversée du canal, et s'étant jouée du danger d'être vue, elle n'allait pas ensuite hésiter à réveiller tout le parc, c'était évident. Et puis... la fatuité des hommes est indomptable. Oh, parbleu, Marc ne se disait point: «Elle est venue par jalousie, elle m'aime.» Non. Seulement il ne se sentait déjà plus tout à fait aussi fâché qu'il eût dû l'être, voilà.
Pauline cependant se penchait vers lui. En vérité, elle ne céderait pas un pouce de terrain à coup sûr; elle poursuivait les dents serrées, toute tremblante: «Ah, monsieur Thierry, oui, je comprends, cela vous étonne. Vous voyez durant des mois une petite fille pas très liante, pas très communicative, certes, mais bien sage, et qui ne souffle mot, et qui vous laisse tout à votre aise faire la cour à votre illustre amie... Puis, au moment le plus romanesque, la fâcheuse comparse surgit et vous dit: non, vous n'entrerez pas chez moi... Je ferai tout, vous m'entendez, tout pour que vous ne deveniez pas sous mes yeux l'amant de Sylvie!
--Mais il n'est point question de cela...
--Je voudrais qu'il n'en eût jamais été question... Chut! Taisez-vous, ne me demandez rien. Sachez seulement que votre amour m'offense, me rend folle. Ici du moins, ici, en Hariale, éloignez-vous, attendez... attendez... Et ce soir surtout, allez-vous en, parce que...
--Parce que?
--Parce que je vous en supplie!»
Elle venait de saisir dans sa main crispée le poignet de Marc, et la voix lui manqua.
«--Mademoiselle, balbutia Marc...
--Eh bien?
--Sylvie...
--Chut!
--Sylvie, dont l'amitié...
--Assez, assez! Laissez Sylvie. Allez-vous en, allez-vous en...»
La jeune fille implorait maintenant. Elle avait joint ses mains sur celles de Marc, et les serrait convulsivement. Son parfum montait dans la nuit, et ses yeux d'or perçaient les ténèbres. Marc perdait la tête: «Allons, fit-il, cessons ceci, par grâce, et laissez-moi passer, ce n'est que sage. Sylvie peut venir et vous surprendre, que ferons-nous?
--Avez-vous peur?
--Mais vous-même, ne craignez-vous donc rien? Le scandale serait immense.
--Cela m'est égal! Tout m'est égal, scandale, catastrophe, je m'en moque! Ce qui m'importe seulement, c'est que vous n'alliez point la retrouver... Si vous faites un pas, j'appelle, et vous serez tiré par les gardes. Mais non, vous partirez, et vous ne direz jamais rien de toute cette aventure. Le pouvez-vous, d'ailleurs? On se moquerait. Votre amie Sylvie rirait la première.
--Mon amie Sylvie... Comme vous en parlez! Je la croyais aussi la vôtre. Vous la détestez donc?
--Oui... quand elle me prend ce qui m'est dû!»
Le silence tomba, pénible et rompu par le battement violent de ces deux c½urs. Marc reprit à voix sourde: «Pourquoi m'avez-vous maltraité, bafoué quand je vins en Hariale? Pourquoi vous êtes-vous montrée si dure, et si dédaigneuse ensuite?
--Je ne sais pas. Est-ce qu'on sait!
--Et si je faiblis, si je me soumets, vous me mépriserez encore.
--Non, je croirai seulement que vous avez un peu d'affection pour moi.
--Eh bien, donc... il le faut...
--Ah!»
Pauline leva lentement sa main, et la porta aux lèvres de Marc. Par quel geste ingénu de gratitude, cette main s'en vint-elle toute ouverte s'appuyer si doucement sur la bouche du jeune homme? C'était la propre main qui l'avait dompté.
--«Allez, murmura Pauline tout bas, allez, Marc... Plus un mot, ne vous retournez pas. Ne gâtez rien...»
Il s'en fut comme il était venu, par l'allée obscure. Pauline le regardait passionnément se perdre dans l'ombre, cependant que là-haut, bien loin, une petite lumière brillait toujours à la fenêtre de Sylvie.