QUATRIÈME PARTIE - I
BIEN ALLÉ!
A Paris cependant, le lendemain matin, Marc en était encore à se demander pourquoi il avait obéi à Pauline. Ainsi tout, jusqu'à présent, lui avait réussi; dans sa dernière entreprise, la conquête de Sylvie, il l'emportait encore; puis une petite fille lui disait: «Va-t'en», et il partait! L'aimerait-il? Quel enfantillage!
Non, c'était la nuit, c'étaient le silence et la surprise qui l'avaient étourdi, bouleversé. C'était l'émoi même de Pauline, et son parfum, et peut-être aussi quelque crainte soudaine de lui déplaire... Eh bien donc, il l'aimait? Impossible.
Pourtant, il se rappelait sa première entrevue avec Pauline, alors qu'il était venu en Hariale pour la séduire, et rien que pour cela. Elle lui avait insolemment ri au nez: alors il s'était senti piqué, fouaillé, séduit; et n'eût été l'arrivée fortuite de Sylvie... Maintenant, la même Pauline se dressait sur son chemin, le matait, le renvoyait... Et comme c'était fait! En dix minutes à peine. Voilà du joli travail, à la bonne heure. Marc se reconnaissait honteusement battu; mais il ne le constatait peut-être pas, au fond, sans douceur. Allons, que cela soit de l'amour ou non, après tout...
Il s'habilla et se rendit au _Pneu_, où il se fit annoncer chez son vieux confident Amédée Paqueret. Celui-ci le reçut tout de suite:
«--Eh bien, lui demanda-t-il dès l'abord et selon sa coutume, rien de neuf en Hariale?
--Si, justement.
--Bah! Sylvie prend un autre amoureux? Non? Elle conserve donc toujours le même? Eh bien, mes compliments. Mais, mon petit, et sans reproches, je ne vois guère là de fait nouveau. Attendez pourtant... Notre amie ne songerait-elle point à rompre un trop long veuvage?
--Il ne s'agit pas d'elle, du moins pas directement d'elle.
--Oh, oh, serait-ce en ce cas de ma filleule qu'il nous faut parler? Mais vous n'allez pas m'annoncer, j'espère, ses fiançailles avec le petit marquis de Caumais-Simier. On m'a fait là-dessus des cancans affligeants.
--Caumais-Simier ne quitte pas les hommes d'affaires, les experts et l'architecte. Il a bien d'autres soucis en ce moment, et de plus pressants encore que de songer à se marier.
--Alors, si j'en crois votre air agité, il serait survenu quelque incident entre Pauline... et vous?
--Ma foi, c'est cela.
--Un incident favorable? Oui! Ah, mon cher enfant!»
Amédée était devenu pâle de saisissement, de joie. Enfin, enfin! son poulain se décidait donc, son poulain venait en forme, son poulain allait lui remporter cette victoire magnifique, ce prix inestimable! Quel triomphe, quelle récompense des sacrifices consentis, des sommes dépensées! Cependant, pas d'enthousiasmes prématurés, cette fois, pas d'espoirs trop hâtifs. Il importait de n'oublier jamais l'exemple de Jugurtha: jusqu'à l'arrivée même sur le poteau, on ne devait être assuré de rien, non, de rien du tout. Amédée Paqueret n'était plus l'éleveur fougueux que l'on avait connu jadis: assagi par l'expérience, il consentait à faire quelquefois la part du hasard aujourd'hui. C'est pourquoi, sans douter un seul instant--cela, c'était évident--que Marc ne finît par vaincre, il s'efforça pourtant d'empêcher tout son visage de rire et sa barbiche de trembler pour dire à Marc du ton le plus paisible auquel il sut atteindre:
«--Voyons, voyons, ne nous emballons pas. Mais qu'y a-t-il au juste, et que puis-je faire pour vous? Racontez-moi bien tout par le menu.»
Marc lui fit le récit, aussi atténué, aussi discret que possible, de son aventure dans le parc. Il fallut sans doute confesser le rendez-vous avec Sylvie, le point de tendresse où l'on en était près d'elle, comme l'ardeur subite de Pauline, ses prières, sa volonté, sa beauté même dans la nuit, et, aveu plus sensible peut-être, l'aisance déconcertante avec laquelle on avait obéi, on s'en était allé. Mais enfin le jeune homme parvint à décrire tout cela sans trop de lourdeur. Il n'eut point tout à fait l'air de détailler des bonnes fortunes. En tant qu'ami, en tant que parrain même, Paqueret n'eut à le reprendre de presque rien.
Et puis, le reprendre, vraiment, il y pensait bien! C'est-à-dire plutôt qu'il était anxieux, radieux! Aucun historique de course ne l'avait jamais intéressé autant. Il supputait avec ivresse les chances de son favori, ce cher, ce valeureux Marc. Il le voyait déjà traversant l'église, puis étalon de race, père d'une descendance superbe. Mais allons, il ne s'agissait plus maintenant de laisser Sylvie s'opposer à cela. Donc, premier soin à prendre: éloigner celle-ci, la détourner, la distraire, l'occuper ailleurs...
«Précisons un point, mon cher enfant, voulez-vous, puisque nous n'en sommes plus à une confidence près, n'est-ce pas, maintenant. Entre galants hommes du reste, il n'existe pas de secrets qu'on dévoile, mais quelques petites obscurités tout au plus, qu'on éclaircit. Dites-moi tout net si vous n'avez pas conclu avec Sylvie de lien assez fort pour qu'on ne puisse honnêtement le rompre, de lien formel, enfin... Non? Bravo. Et ma petite filleule, sincèrement, l'aimez-vous, l'aimerez-vous?»
Marc voulut allumer une cigarette avec désinvolture, s'embarrassa, brisa deux allumettes. Aussi bien, Paqueret ne songeait-il plus à sa question. Il oubliait déjà Marc lui-même. Il mettait son pardessus, il sortait. Les passionnés sont incurables.
Il ne prit que le temps de déjeuner et courut rue de Rivoli, chez Ambroise Drayfus, l'éminent directeur du Théâtre Vendôme. Celui-ci allait quitter son logis dans le moment même que Paqueret y arriva.
«--Vous tombez juste, cher monsieur, dit l'éminent directeur, je partais. Je vais au théâtre pour la _Bonne Manière_. Mais si vous avez une communication pressante à me faire, nous pouvons aller à pied jusque-là.
--Parfait. Nous causerons en marchant. Mais d'abord, entre nous, vous êtes content de la _Bonne Manière_? C'est un nouveau succès.
--Entre nous? Euh, euh... Enfin, je ne sais pas. Comme directeur en tout cas, je vous avoue, mon cher monsieur Paqueret, que je suis très embêté.»
Et flattant sa longue barbe, haussant un grave sourcil, Ambroise Drayfus répéta plusieurs fois: «Très embêté, très embêté.» Son interlocuteur apprenait avec une douce satisfaction cette nouvelle qui favorisait tous ses plans.
«--Comment, répondit-il en témoignant d'une innocence hypocrite, embêté, vous, le directeur habile et avisé du plus florissant des théâtres, de la scène la plus appréciée, la plus recherchée de Paris? Vous le directeur heureux de cette Gabrielle Aurély que suit la fortune?
--La fortune, la fortune... Elle finira par se lasser, votre fortune.»
La récente querelle entre Gabrielle Aurély et son directeur ayant eu un retentissement européen, Paqueret ne pouvait décemment feindre de l'ignorer. Gabrielle Aurély avait en effet poussé la provocation jusqu'à prendre pour dernier amant un des ennemis personnels d'Ambroise Drayfus. D'autre part, le Théâtre Vendôme n'existait que par la toute-puissante Aurély, et il n'y avait plus un auteur dramatique français qui ne travaillât exclusivement pour elle. On s'était donc en définitive embrassé, puisqu'on s'embrasse toujours au théâtre. (A-t-on remarqué le nombre et la fréquence des embrassements dans ces lieux privilégiés? Auteurs, directeurs, interprètes, camarades, parents, on ne cesse de se tomber dans les bras les uns des autres. Tout y est prétexte: lectures, répétitions, premières, dernières, mariages, morts, naissances, engagements, congés, départs, éloges, calomnies, décorations. Les soirs de désastre, on fait ce qu'on peut; les soirs de triomphe, c'est du délire). Mais Ambroise Drayfus avait conservé au fond du c½ur la plus venimeuse rancune.
Cela le rendait même intelligent: «Voyez-vous, dit-il à Paqueret, le théâtre est une entreprise difficile et hasardeuse. Nous dépendons en somme d'un changement de coiffure. Mais oui! Voyez Aurély: elle était brune et s'enorgueillissait d'un chignon bas et lourd. Elle aimait les rôles sombres, tragiques, pessimistes. Alors, on m'apportait des pièces sinistres, dans lesquelles les affaires humaines tournaient de mal en pis. Le public applaudissait, le public haïssait la vie, tout allait bien. Ce furent les succès du _Labyrinthe_, du _Sablier_, de la _Faux_. Puis Aurély fait une petite typhoïde de rien du tout, se coupe les cheveux, les ébouriffe, les frise, les teint. Elle joue à la gamine et ne veut plus que des rôles souriants. Bon! changement complet: la pensée de notre pays se modifie; Paris et la province chantent la joie d'être né, l'optimisme et la bonne humeur. Et voilà les succès de _Pour rire_, _Les Fées, Ça ira, Mon Fétiche_. Mais maintenant, savez-vous ce qui arrive? C'est qu'Aurély souffre beaucoup du foie, et qu'elle tombe dans la mélancolie. Elle commence à jouer les neurasthéniques: et mes casiers, mon cher monsieur, ne sont pleins que de comédies heureuses. Autant de fours, si vous m'en croyez. A sa première crise hépatique, d'ailleurs, je ferme mon théâtre.
--Quand finit votre engagement avec madame Aurély?
--L'année prochaine.
--Eh bien, si je vous apportais un autre engagement qui la fît bien vite et complètement oublier, cette Gabrielle Aurély?
--Allons donc! elle a l'oreille du public. Il l'aime, il en est fou, il en est idiot.
--Oui, mais on l'a si souvent vu fou. Madame Aurély en somme n'est ni jolie, ni très variée. Elle n'a que quatre ou cinq effets dont elle ne change guère...
--Permettez, permettez...
--Enfin, si je vous ramenais... Sylvie Montreux!
--Comment!
Ambroise Drayfus, suffoqué par la stupeur et l'émotion, s'arrêta net dans la rue. Il considéra Paqueret comme s'il eût du sur l'heure le reconnaître pour empereur ou le faire fusiller. Puis ayant sans doute pris son parti, il prononça d'une voix légèrement altérée:
«--Si vous réussissez à cela, si, dans le plus profond secret, vous parvenez à conduire cette entreprise et à persuader la baronne Levaître, dites-vous bien, mon cher monsieur Paqueret, que jamais, vous entendez, jamais une rentrée plus retentissante n'aura été organisée pour personne au monde, depuis qu'il y a des théâtres, et qui comptent. J'y consacrerai ma fortune, s'il le faut, je saurai arracher aux auteurs leurs plus parfaits chefs-d'½uvre, je...»
Comme c'était un homme d'affaires excellent, il ne souffla mot d'argent ni de traité. Mais quoi! Amédée Paqueret y songeait-il, à l'argent? Bah! voyez plutôt le vieux don Quichotte qui, tout illuminé, le chapeau sur l'oreille, se dirigeait déjà vers le prochain bureau de postes où, sans plus attendre, il télégraphiait à Sylvie:
«Projet considérable à vous soumettre. Secret le plus absolu. Viendrai dîner avec vous.»