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III

Vous savez, n'est-ce pas, que dix fois sur douze, les rendez-vous d'amour donnent de mélancoliques résultats? C'est que l'on s'y rend quelquefois dans un état de réel amour, et presque toujours avec une émotion néfaste. Mais supposez un jeune homme qui implore une entrevue et s'en souvient à peine; une dame qui l'accepte et se voit forcée de l'inscrire sur son agenda; celui-là, de plus songe avec un grand trouble de c½ur à une autre femme, celle-ci n'a la tête qu'aux rôles qu'elle va jouer prochainement, bientôt, demain. A la bonne heure, voilà des amants qui ne vont point dire des sottises. Ils feront une partie fine, et se promettront de la recommencer sous peu. On goûte tellement mieux des caresses, quand ce n'est pas très sérieux.

Or, ce fut ainsi entre Marc et Sylvie.

Ce fut heureusement ainsi dans le vaste atelier de toilette de Marc, sa monastique chambre à coucher ne convenant guère à des ébats, et son salon se trouvant exigu et triste. C'était une manière de gymnase que cet atelier. Outre des lits de repos et maintes commodités, outre un ballon de boxe, des massues, des poids, des fouets de chasse, des objets gagnés en prix, des portraits, il y avait jusqu'à des revolvers follement chargés et jusqu'à des reproductions encadrées d'athlètes antiques. Faut-il ajouter que le fameux Apoxyomène n'en était point exclu?

Marc de son côté ressentait un succulent orgueil à tenir dans ses bras Sylvie, Sylvie Montreux! A qui celle-ci ne fût-elle pas apparue comme resplendissante de gloire? Son corps soyeux et velouté, son corps doux et lumineux, et mieux encore un certain rire paisible, de certains gestes plus qu'adroits, tout accusait en elle le meilleur âge pour aimer.

Bref, ils se quittèrent en souriant, ce qui est rare en pareil cas.

«--A bientôt?

--Nous verrons. Ne nous pressons pas trop, c'est plus sage.

--Quel jour cesserez-vous d'avoir raison?

--Le jour que je ne serai plus de votre avis, et ce jour-là, vous saurez bien me le dire, je m'y attends.

--Si j'avais de l'esprit, je vous répondrais amèrement, madame.

--Vous avez d'esprit ce qu'il m'en faut: sur les lèvres... Au revoir!»

Marc referma gaîment sa porte. Il remit en place quelques coussins, resserra son n½ud de cravate. On sonna.

Son domestique avait congé pour la journée. Le jeune homme s'en fut donc ouvrir lui-même, et faillit reculer de surprise, presque d'effroi. Toute droite, inévitable, les mains tremblantes, mais le visage terriblement résolu, Pauline se tenait devant lui.

«--Je comprends, fit-elle, je comprends. Vous ne deviez pas m'attendre.»

Elle entra. Marc, stupéfait, lui ouvrit son minuscule et mystérieux salon, où l'on y voyait à peine.

«--Il fait sombre chez vous. Est-ce ici que vous avez reçu Sylvie?

--Mais, mademoiselle, Sylvie n'est jamais...

--Oh, écoutez, non! Vous répondez comme vous devez le faire, mais ce n'est pas la peine. Voilà deux heures que j'attends en bas. Mais oui, mais oui, j'ai attendu, dans un fiacre, comme un policier. J'ai observé sans grande malice que Sylvie tenait à sortir seule aujourd'hui, un soupçon m'a prise, je l'ai suivie. Ce n'est pas élégant, le métier que j'ai fait là? Je le reconnais sans peine. Cela me dégoûte bien un peu, mais quoi! Quand on veut savoir, n'est-ce pas...»

Mal remis de ce coup, Marc allait et venait devant elle. Une émotion profonde l'étreignait.

«--Je n'ai pas, balbutia-t-il, à porter de jugement. Je ne le pourrais pas d'ailleurs. C'est à peine si je vous comprends, à peine du moins si... si je l'ose.

--Cela m'étonne.

--Et pourquoi? Croyez-vous que j'aie deviné la raison qui vous a mise sur mon chemin l'autre nuit, dans le parc?

--Vous l'auriez pu.

--Voyons, reprit Marc d'une voix soudain faible, et bien humble, et singulièrement tendre--voulez-vous que nous soyons... très francs l'un avec l'autre?»

A quel point souffrait-elle, cette ombrageuse Pauline, pour qu'un peu de douceur fût ainsi venue à bout de toute sa fierté, pour que, n'y tenant plus, elle eût éclaté soudain en sanglots?

«--Pauline, qu'avez-vous? Mon Dieu, vous ai-je froissée, vous ai-je fait de la peine?... Répondez-moi, qu'y a-t-il?

--Il y a... que Sylvie me vole, entendez-vous, puisque tous ceux que j'eusse aimés, elle me les prend! Et il y a que maintenant, j'en ai assez, que je ne veux plus. Tant pis, je lutte! Marc, je peux me tromper cruellement, et c'est fou peut-être: pourtant je crois... je crois...»

A la fin, elle parvint bien à le lui dire, sans doute, ce qu'elle croyait, mais tout bas, mais tout près, mais avec tant de passion aussi, que la plus troublante des phrases dont elle se servit ne contint pas un «Vous m'aimez,» encore moins de «Je vous aime,» et que, tout simple cependant qu'il fût, Marc entendit ce second aveu à merveille, s'il ignorait le premier moins que personne.

Et tous deux ne retrouvèrent leur parole vive que pour fixer quelques points, traiter d'avenir et s'occuper d'autrui.

«--Donc, vous quitterez Sylvie?

--Mais sous quel prétexte? C'est impossible.

--Je sais un moyen, moi.

--Non, Pauline, il n'y en a pas. J'appartiens à Sylvie. Renonçons plutôt. Que lui répondrais-je...

--Un grand moyen, et définitif, et hardi!

--Tout au plus un mensonge, qu'on découvrira.

--Certes!

--Plaisantez-vous?

--Epousez-moi!»