IV
«--Et qu'est-ce que vous avez répondu?» demanda sévèrement Amédée Paqueret à Marc, lorsque celui-ci lui rapporta cet «Epousez-moi!»
«--Euh, j'ai répondu... J'ai dû paraître bien ridicule, allez! J'ai répondu... Et puis, là, entre nous, je vais vous faire un aveu. Quand votre filleule m'intima cet ordre, car je vous assure que c'en était un, je me sentis soudain, ma foi! pris d'une telle émotion que si je n'en ai pas tout bêtement pleuré, ce fut bien juste. Oh, je n'ignore pas qu'on se récriera: quoi! Marc le champion, Marc l'athlète, et mieux encore, cette brute de Marc, pleurnicher au moment qu'il remporte la victoire! Marc amoureux, Marc atteint de langueur--quel carnaval! Et on clabaudera, on me trouvera grotesque. C'est entendu. Mais tout de même, je serais curieux de savoir qui se fût retenu à ma place... Que voulez-vous, cela touche plus que je ne croyais. Et pour admirable, Pauline l'était, je vous le garantis, avec ses yeux brûlants! Je ne peux en aucune façon lutter contre elle... Voilà des propos de collégien. Je rajeunis, hein, je m'effémine? C'est pitoyable! Je n'ai pourtant pas les moyens de perdre mon temps à ça...»
Paqueret demeurait bouche bée à écouter cette extraordinaire apostrophe, Marc ne l'ayant guère habitué jusqu'ici à de semblables accès de sensibilité. Il arrivait bien rarement en effet que ce garçon brutal parlât des femmes, qu'il tenait en affectueux mépris, et dont il usait avec une bonhomie cynique. Car ses m½urs étaient dissolues, mais régulières, et en dehors des périodes d'entraînement, il apportait dans ses plaisirs cette grossièreté sereine qui caractérise les gens raisonnables. Enfin:
«--Mon cher enfant, se résolut à répondre Paqueret, vous venez, je le confesse, de me surprendre vivement. Cependant, votre exaltation est au fond légitime, et je l'admets. Mais, encore une fois, qu'avez-vous répondu?
--Mon Dieu... vous ne supposez pas que j'ai envoyé promener cette jeune fille, bien sûr.
--Non. Pourtant, j'imagine que vous avez montré quelques scrupules, objecté sa dot énorme, votre propre dénûment, votre crainte de l'opinion?
--Si vous croyez que j'y ai songé!
--Mais vous aurez en tout cas déploré de n'avoir à lui offrir, au lieu d'un marquisat, qu'un nom roturier, un peu bizarrement connu, et même assez scandaleux?
--Pas davantage.
--Comment... Et Sylvie, au moins, en avez-vous discrètement traité? Avez-vous insinué que son consentement serait bien délicat à obtenir, bien difficile...
--Rien du tout.
--Sapristi, Marc, vous aviez donc tout à fait perdu l'esprit!
--Eh oui... Vous êtes étonnant. Vous vous figurez que l'on médite en de telles circonstances. Non pas! D'ailleurs, je n'osais vous le déclarer, mais l'entretien a fini de trop près pour que je pusse proférer un mot, voilà. Et, croyez-moi bien, si nous en vînmes à des baisers, ce n'est pas tellement de ma faute. Votre filleule veut ce qu'elle veut...»
Mais Amédée Paqueret n'était plus en humeur de suivre les développements de Marc. Sombre, et d'un ton qui ne souffrait point de réplique, l'inflexible vieillard décréta:
«--Mon petit, vous allez immédiatement boucler une valise, et vous sauver.
--Me sauver?... Et où? Et pourquoi?
--Où vous voudrez. Dans un beau pays, avec vos chevaux: par exemple, à Fontainebleau. Et défense de donner votre adresse à qui que ce soit. Vous vous cacherez dans la forêt. Quant à savoir pourquoi... Laissez-moi faire. Vous venez, malheureusement, de commettre une grosse faute. Toutefois, rien n'est perdu, si l'on agit avec décision. Rentrez donc chez vous, comme je vous le dis, prenez des chemises, des bottes, et disparaissez.
--Encore m'apprendrez-vous pour combien de temps?
--Huit ou neuf semaines, environ.»
Marc, à ce coup, devint soudain tout rouge, boutonna son veston, se leva, et répondit nettement: «Non. C'est trop long. Je ne peux pas.»
Paqueret en pensa suffoquer. Alors, quoi? Son produit se révoltait, maintenant, son produit refusait le travail, son produit discutait l'effort à donner? C'était à n'y plus rien comprendre, en vérité.
«--Vous ne devenez pas fou, Marc?
--Non, mais j'aime Pauline, entendez-vous cela, je l'aime. Je n'y peux rien.»
Bon! l'amour, à présent. Le malheureux éleveur, bouleversé, se prit le front dans les mains. Non qu'il se trouvât particulièrement hostile aux tendres sentiments; mais les a-t-on jamais vus intervenir dans les affaires sérieuses, si ce n'est au bon moment, au moment opportun et choisi? Animé de son esprit géométrique, l'inexorable Amédée ne pouvait supporter qu'il en dût être autrement entre Pauline et Marc.
D'ailleurs, l'inqualifiable tentative de celui-ci n'aurait aucune suite. Paqueret allait remettre, en quelques phrases exactes, l'athlète à la raison.
«--Mon petit, fit-il avec beaucoup de fermeté, réfléchissez, je vous prie. Vous montrez une impatience dont je ne vous blâme qu'à demi. Mais comptons, voulez-vous? Cela vaut toujours mieux que de se monter la tête. Depuis sept ou huit mois, vous vivez à mes frais. Je ne vous le reproche pas, puisque c'est une affaire que nous avons conclue. Je vous ai fourni votre équipage de chasse, vos chevaux, et prêté pas mal d'argent. Bien. Mais de votre côté, vous vous êtes engagé à faire un mariage opulent, après lequel vous me rembourseriez. Or, vous voici peut-être en posture d'y parvenir. Laissez-moi donc tout diriger à mon gré, puisqu'au bout du compte, et si nous avions la maladresse d'échouer, vous en seriez quitte, vous, pour des regrets, tandis que j'y perdrais, moi, une assez forte somme. Est-ce juste, mon raisonnement, oui ou non?
--Pas tant que cela.
--Et pourquoi?
--Parce que j'aime Pauline.
--Oh, quel entêtement et quelle incroyable puérilité! Mais puisqu'il s'agit de l'épouser! Puisque j'y tiens peut-être plus que vous, à ce mariage!
--Du reste... je n'ai jamais compris la raison qui vous poussait à construire ma fortune aux dépens de la vôtre, à vouloir mon bonheur avec une obstination curieuse, à...
--Assez, mon petit, c'est mon affaire, et non la vôtre, il me semble. Mettons que votre avenir m'intéresse à la folie, ou que je nourris une passion sénile pour votre bonheur, et n'en parlons plus. Votre rôle est-il si difficile, après tout, et si désagréable? Vous n'avez qu'à m'obéir aveuglément; quand je vous dis «Plaisez», qu'à plaire; quand je vous dis «Souriez», qu'à sourire; quand je vous dis... Bref, je vous tiens pour le plus heureux des prétendants. Comment! vous n'avez qu'à recueillir la dot et les baisers, quand je me charge de tout le reste, de toute la mise en scène... A vous la lune de miel, à moi les soucis. Comme légère épreuve, pendant que je travaillerai pour vous, une jolie petite villégiature incognito en pleine forêt, dans les feuilles, avec vos chevaux. Comme unique obligation, ne plus donner signe de vie. Ah, mais si cette aventure vous déplaît, en vérité, mon cher, que vous faut-il? Monsieur votre père, ou l'usurier du coin, peuvent-ils vous offrir mieux? Allons, allons, asseyez-vous là, et écrivez les deux lettres que, pour vous éviter jusqu'à un soupçon de peine, je vais vous dicter.»
La première était adressée à Pauline, et contenait des: «J'ai bien réfléchi... L'immense disproportion qu'il y a entre votre fortune et ma pauvreté... Je ne veux point passer pour un chevalier d'industrie. Quelle que soit ma sincérité, je n'échapperai pas à cette accusation, je le sais. Le mieux est donc, hélas! de disparaître...»
La seconde devait toucher Sylvie, et l'informer de mille scrupules indéfinis: «On ne se sentait plus la conscience très pure, on était gêné. Une occasion de s'interroger minutieusement était survenue depuis l'autre jour: et à l'examen, bien des tares étaient apparues, bien des problèmes... On était inquiet, on souffrait. On allait s'imposer la douleur de disparaître quelque temps...»
On pouvait être bien sûr aussi, songeait Paqueret, qu'une femme occupée à méditer un traité avec Ambroise Drayfus et à interroger de nouveau l'opinion publique, n'allait point se casser la tête à déchiffrer mot pour mot le sens agaçant de cette épître. Aussitôt lu, aussitôt chiffonné, le prétentieux billet; à supposer même qu'il fût seulement lu jusqu'au bout.
A peine Marc eut-il quitté la pièce, non sans avoir juré le grand et solennel serment d'être parti avant le soir pour Fontainebleau, que l'actif directeur du _Pneu_ saisit sa plume et rédigea un message pressant pour Ambroise Drayfus: «Vous pouvez envoyer dès maintenant, et sans crainte, un projet de traité à Sylvie Montreux. Le moment me paraît venu. En tous cas, engagez au plus tôt des pourparlers.»
Puis il ouvre son carnet de notes, sur lequel il inscrit: «Pauline. Aller la voir souvent, et insister sur le rôle délicat que Marc se voit contraint de jouer entre elle et sa belle-mère.»
Parcourant ensuite les feuillets déjà noircis, il y remarque le nom de Gaston Levaître, avec cette mention: «Fort capable d'avoir conclu des arrangements pour le mariage de sa nièce avec Caumais-Simier.» Bah! fait-il, j'en conclurai de meilleurs encore pour le compte de Marc: à deux mille francs près, nous aurons cet homme-là.
Arrivé enfin à une page qui portait en vedette le nom du jeune marquis: «Ah, ça, observe Amédée, c'est un peu plus grave.»
Et aussitôt, le voilà qui fouille parmi d'autres papiers, pour en extraire bientôt une adresse, la carte commerciale d'une agence de police officieuse, laquelle fournit des renseignements confidentiels et se charge d'enquêtes au sujet des disparus, dissipateurs, faillites, interdictions judiciaires et procès de toutes natures.
«--Monsieur, écrit-il, je désirerais être mis au courant, dans le plus grand détail, de la situation financière où se trouve actuellement le marquis François de Caumais-Simier. Je vous rappelle que ce jeune homme était perdu de dettes quand le château de Pontmorin, représentant tout son avoir, brûla presque entièrement cet hiver, par accident. Je compte sur tout le zèle de votre agence, etc.»