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V

L'agence consultée répondit au bout d'une semaine que François de Caumais-Simier en était à toute extrémité. La compagnie d'assurances payait sans doute, mais la vieille marquise, inconsolable devant son château ruiné, s'était mis en tête de le rebâtir, sans que rien la pût détourner de ce projet funeste. Tout l'argent acquis allait donc passer là. Aussi les créanciers de François obtenaient-ils jugement sur jugement contre l'infortuné, qui s'engageait par détresse dans des procès désespérés. Ajoutons qu'il se voyait au même instant chassé du foyer familial par une mère irritée, dont il s'obstinait en dépit de tout à vouloir faire constater la folie et assurer l'interdiction.

Allons, François de Caumais-Simier en avait bien pour un an avant que de se tirer d'un tel désastre. Certes, l'ingénieux marquis était trop fin pour n'en pas venir à bout par quelque joli tour; mais on n'allait toujours pas le revoir de si tôt. On avait tout son temps. Parfait.

Amédée Paqueret s'en fut trouver Ambroise Drayfus: «Eh bien, où en êtes-vous avec Sylvie? Lui avez-vous écrit?

--Je lui ai parlé.

--Que dit-elle?

--Bah, je pense que tout s'arrangera. Mais elle est exigeante, votre amie.»

L'habile directeur se gardait d'avouer qu'il était rigoureusement décidé à ne point livrer une seule ligne de son écriture à Sylvie devant qu'il n'eût obtenu de celle-ci de sérieuses promesses et des garanties respectables: quoi d'étonnant du reste à ce qu'il s'entourât ainsi de précautions? Il risquait beaucoup dans cette entreprise: non que la baronne Levaître demandât une fortune pour reparaître en scène, au contraire; mais elle se montrait intraitable sur les frais de publicité: il fallait que des articles enthousiastes s'en fussent annoncer la bonne nouvelle jusque dans les journaux chiliens et sibériens, que des portraits parussent à la fois à Buenos-Ayres et à Pékin, dans la république d'Andorre et à Yvetot, que les cours étrangères fussent averties, que l'on fût assuré d'avoir au moins le soir de la première une avant-scène garnie d'ambassadeurs ou de ministres, tandis que Gabrielle Aurély se mourrait dans l'autre; qu'un dais fût tendu devant la porte et que l'on tâchât d'obtenir que les membres de l'Institut vinssent en costume. On jouerait enfin n'importe quoi, mais ce qu'il y aurait de plus cher à ce moment-là dans le commerce dramatique.

«--Oui, repartit Amédée, voilà des conditions un peu lourdes. Mais c'est une partie que vous engagez avec plus d'un atout dans vos cartes, convenez-en.»

Puis, ce furent d'opportunes visites dans l'hôtel de la rue Murillo. A tout propos, Paqueret venait s'y délasser, disait-il, mais en vérité éclaircir quelque doute en Sylvie, exalter quelque trouble en Pauline. Il prenait à part l'une et l'autre: un si vieil ami! un si bon parrain! on se laissait aller.

«--Vous bouleverserez l'Europe, disait-il à Sylvie, et nul n'osera s'en plaindre.

--Pas même Pauline?

--Elle sera fière de vous. Vous savez comme elle vous aime.»

Et à celle-ci: «Eh quoi, petite, toujours triste?

--Triste, non; malheureuse, oui. Je sens bien, allez, je comprends bien pourquoi il est parti. Il n'ose pas se mettre entre Sylvie et moi. C'est un lâche.

--Ne sois pas injuste, Pauline. C'est au contraire un loyal et honnête garçon. Il s'est éloigné sans doute pour tenter l'épreuve de son amour.

--Je n'ignore pas le lieu de sa retraite, d'ailleurs, vous le pensez bien. J'irai, si cela me chante.

--Non! Ce ne serait ni digne, ni joli. Qu'en sais-tu, d'ailleurs? Peut-être se sent-il encore un peu pris par Sylvie...»

Pâlissant sous l'offense, mais trop orgueilleuse pour s'en plaindre, Pauline se taisait. Quant à la baronne Levaître, c'est à peine si elle songeait une fois le jour à ce garçon, sans doute fort beau et bien agréable à la chasse ou dans un lit, mais dont à tout prendre elle n'eût su que faire dans une loge de théâtre, pendant des répétitions, un soir de première surtout. Où le mettre en effet, à quoi eût-il servi, qu'eût-il dit?

Les deux amies allèrent en Normandie tout en rêvant ainsi. Non loin de Trouville, Etienne Levaître avait jadis fait élever une villa au milieu d'un jardin d'où l'on découvrait la mer. Mais cette année-là, les reporters mondains furent contraints de ne citer qu'à peine dans leurs comptes-rendus la toute charmante baronne et sa jeune belle-fille, puisque celles-ci laissèrent passer la grande semaine sans guère paraître aux courses, ni ailleurs: bien plutôt les rencontrait-on assises au bord des flots mourants, vaguant par la campagne, habitant leur jardin, ou devisant chaque soir au logis, tout simplement.

Paqueret avait promis de passer une huitaine auprès d'elles. «Il faudra, espérait l'une, qu'il ait revu Ambroise Drayfus.--J'exigerai, décidait l'autre, qu'il rappelle Marc.»

Quant à ce dernier, il trottait sur les routes, à Fontainebleau, ramait ou nageait en Seine, explorait la forêt en tous sens, à pied, à bicyclette, à cheval. Un de ses camarades lui ayant par surcroît confié son écurie, il fatiguait deux ou trois montures par jour, envoyait des relais dans les plus lointains villages, se grisait de soleil, de poussière, de chemin parcouru, de fatigue.

On se le signalait en ville, on guettait ses départs et ses retours, on s'interrogeait. «Qu'est-ce qu'il est venu faire chez nous?--C'est un aliéné.--En tous cas, un ami du petit d'Oinèche, vous savez, ce godelureau qui achève ici son service militaire.--Celui qui reçoit tant de filles tous les dimanches?--Justement.»

En vérité, Marc, dévoré d'impatience et de regrets, vivait dans l'unique attente des lettres de Paris et de Normandie. Car il en recevait à la fois de Paqueret, qui le tenait au courant et lui disait: «Tout va bien, demeurez en repos, je vous préviendrai»; de Pauline qui le questionnait parfois avec ironie sur ses scrupules, et même de Sylvie qui de temps à autre l'invitait distraitement à dîner.

Ayant ordre de ne répondre que dans les termes les plus insignifiants, et au besoin pas du tout, il obéissait. Mais il déchirait durement tous ces papiers inutiles, et se sauvait en forêt. Ah! combien de fois, cet été-là, fuyant le ciel éclatant, fuyant aussi son inquiétude, son ennui, sa colère, ne gagna-t-il point les futaies profondes, immobiles et glauques, les hautes futaies pareilles à quelque aquarium silencieux! Et que de siestes il fit sous bois, aux heures chaudes, suivant de son regard ensommeillé les insectes qui jasent, marmottent ou murmurent, ceux qui vont cheminant, revêtus d'émail, ceux au contraire qui volent comme des perdus et ne se posent jamais, ceux encore qui flânent et s'en viennent, soutenus sur leurs ailes fines, vous conter les nouvelles de l'herbe ou de la fougère voisine.

Il écouta par dés½uvrement les harangues et les conciliabules qui ne cessent jamais dans l'intolérable république des cigales, tout en perdant sa peine à observer que les feuilles palpitent toutes à la moindre brise, quand les plus rudes tempêtes n'arrivent pourtant pas à disperser tous ces paquets d'aiguilles dont les grands pins sont couronnés, non plus que cette neige qui s'est amoncelée sur les bouleaux.

N'eut-il point tout le temps d'errer parmi les chênes écailleux, les hêtres vénérables ou les charmes gras comme des moines, constatant à plaisir les horribles blessures des troncs, la maladie de peau des platanes, ou encore, et toujours, et partout la fuite exaspérante de ces petits rouquins d'écureuils? Il faisait ainsi des lieues et des lieues, puis rentrait: «Hector, criait-il à son domestique du plus loin qu'il le voyait, y a-t-il des lettres? Donne vite!»

Enfin, et le mois d'août s'achevant, Amédée Paqueret se trouva sur le point de quitter Trouville. Ses deux amies, qui l'avaient hébergé, devaient rentrer bientôt dans leur chère maison d'Hariale.

«--Comme tu voudras, ma petite fille, dit-il à Pauline, comme tu voudras! Je tenterai une démarche auprès de Marc, soit. Je lui conseillerai de quitter sa retraite, de revenir à Paris, de reparaître même en Hariale. Mais s'il retourne alors à Sylvie, qu'il reverra librement, tu ne pourras, tu ne devras rien faire. Il faudra, par délicatesse, que tu l'acceptes, que tu te soumettes...»