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VII

Une date passa enfin... Il m'est bien difficile de préciser quelle date. Que le lecteur me comprenne. Qu'il sache que depuis près de trois semaines, Marc s'était introduit plus d'une fois dans le jardin d'Hariale, qu'il avait passé nuitamment le canal, qu'il était monté dans la chambre de Pauline, que celle-ci l'y avait accueilli sans remords, sans chagrin, sans niaiserie, au contraire... Puis, qu'elle avait éprouvé une joie sauvage, au lendemain de ces rendez-vous mystérieux, à retrouver Sylvie toute belle, toute blonde, toute royale, et à l'interroger longuement, suavement, en épiant son cher regard langoureux: «Il y a déjà quelque temps, il me semble, que nous n'avons vu Marc Thierry... Comment va-t-il?... Ne doit-il pas venir te rendre visite aujourd'hui?...»

La baronne n'en savait rien, et s'en souciait à peine: mais Pauline jouissait d'une secrète et délicieuse satisfaction. Et le soir, elle en goûtait mieux la présence ignorée de son ami, de son amant, soyons exact.

Bref, une date arriva qui amena décidément la jeune fille un beau matin à s'habiller, à se parer avec quelque cérémonie, à s'en aller trouver Sylvie et à lui dire:

«--J'ai à te parler. Peux-tu m'entendre maintenant?»

Surprise, la baronne Levaître repoussa dans son secrétaire un mémoire qu'elle étudiait, et qui n'était autre que le fameux projet de traité enfin communiqué par Ambroise Drayfus. Elle avait passé trois heures hier avec un homme de loi, disputé du pour et du contre, examiné les chances de procès, les cas de fraude, les hypothèses de mauvaise foi; elle avait eu ensuite une suprême entrevue avec son futur directeur, obtenu plusieurs amendements, écarté certaines embûches, gagné un ou deux points, et maintenant elle relisait une dernière fois le document définitif, avant que d'y signer au bas, irrévocablement.

Jugez de son émoi, de sa fièvre, de son exaltation non commune à tenir ce papier qui devait, après le trait de plume qu'elle y allait tracer, changer toute sa vie, et la reporter en pleine ivresse, en pleine passion... Mais que voulait à présent Pauline, avec ce visage presque solennel? Quelle importunité, quel ennui!

«--Eh bien, ma chérie, qu'y a-t-il? Tu m'as fait peur. Rien de fâcheux, j'espère?

--Mais non. A mon gré, du moins. Les autres estimeront selon leur manière, mais je m'inquiète peu des autres, et c'est toi-même qui m'as appris à penser ainsi. D'ailleurs, tu m'aideras à les faire taire, les autres, n'est-ce pas?

--Voyons, Pauline, explique-toi sans préambule. Puisque tu es heureuse de ce qui se passe, tu ne peux douter, je suppose, que je ne m'en réjouisse aussi, que je ne t'approuve, et que je ne t'embrasse de bien bon c½ur quand je saurai...

--Marc Thierry et moi, nous nous aimons.»

Sylvie pâlit, et retint mal un mouvement. Mais le coup était rude, en vérité, trop rude. Voilà donc la plus habile offense, le plus ingénieux échec, la plus rare, la plus imprévue des avanies, et de qui cela venait-il? De cette Pauline si choyée, de Pauline! Ainsi, tant de mensonge, tant de volonté, tant de force sous ce front étroit, derrière ces yeux jaunes, et dans ce corps cambré, et malgré le silence de ces lèvres arquées, de ces lèvres perfides!

Cependant la jeune fille, soutenue par un effort admirable d'énergie, continuait hardiment:

«--Oui, nous nous aimons. Et... je vais l'épouser. Si toutefois... puisque tu es... ma tutrice... (Ah, que chacun de ces mots lui déchirait la gorge!) tu veux bien y consentir.»

Non, non! Sylvie se jurait tout bas d'anéantir cette basse intrigue. Et déjà ses sourcils s'étaient joints, elle allait répondre, quand Pauline ajouta d'une voix cristalline:

«--Je dois t'apprendre que je suis enceinte.»

Un horrible silence tomba. Les deux femmes se considéraient, comme prêtes pour un combat mortel. L'une tenait en réserve mille arguments sournois et féroces, l'autre se préparait à faire valoir pour la première fois son autorité de tutrice, et tout d'abord à chasser ignominieusement ce Marc, l'esclave infidèle, traître, fourbe, et pis encore...

«--Et quant à toi, Pauline, dit-elle, je ne voudrai jamais comprendre ce qui t'a poussée à te cacher de moi, tu m'entends. Tu t'es conduite comme une ingrate, comme une ennemie. Pourquoi? Je t'aime tant!

--Tu crois donc que je ne t'aime pas, moi?

--Certes! et que même tu me hais... Car tu m'as menti avec une perfection méchante et cruelle. On ne ment pas ainsi sans un motif bien profond, bien grave. Il fallait que tu eusses celui-là!... Et, si j'y songe, elles ne sont pas très nobles, les raisons d'une telle haine. T'imagines-tu que je t'aie frustrée de l'affection que n'a cependant jamais cessé une minute de te porter ton père? Et n'ai-je pas moi-même tout fait pour y aider, pour y suppléer même, quand il le fallut? M'accuserais-tu par hasard de t'avoir pris ton argent? Ta dot est intacte, tu peux t'en rendre compte.

--Oh, Sylvie, laissons cela.

--Allons, donc! il faut tout dire, au contraire.

--Je ne peux pas. A peine si je me l'explique...

--Que me reproches-tu? Parle donc! Je te croyais plus forte.

--Je ne te reproche rien précisément... Mais je voulais vivre à mon tour, et qu'on me trouvât belle, et qu'on m'aimât aussi! Je suis jeune et une année passe vite. J'ai craint de vieillir dans l'ombre...»

Peuh! Pauline balbutiait maintenant, et son regard tout à l'heure indomptable, sombrait par instants dans la détresse. C'était bien vrai pourtant qu'elle fût morte du bonheur de Sylvie! Mais elle venait aussi, sans y penser, de frapper celle-ci comme il convenait, avec une adresse involontaire peut-être, mais exquise et directe. La jeunesse! Sylvie, qu'on s'en souvienne, avait trente-sept ans. Encore un peu, ses cheveux blanchiraient, les rides viendraient, et ce serait elle qui s'éteindrait dans l'ombre, bien avant Pauline...

Dans l'ombre! Qui a dit cela? Sylvie, la triomphatrice et l'omnipotente Sylvie, subir le sort commun, déchoir, s'effacer, pâlir--quand le théâtre l'attendait, le théâtre qui élève, qui sauve, qui divinise, la gloire qui transfigure, l'amour de tout un peuple qui recrée la beauté, qui ne juge plus, qui ne compte pas!

Sylvie Montreux prit son porte-plume, tira le traité de Paqueret, l'ouvrit devant Pauline, sans lui en montrer ni la teneur, ni le titre, et vivement, nettement, le signa.

Puis elle le repoussa tout au fond du secrétaire. Voilà donc, une bonne fois, cette grandiose résolution prise, cette surhumaine affaire conclue! Sylvie Montreux reparaissait au théâtre. Les circonstances s'y prêtaient même à merveille: le secret de l'engagement étant maintenu, on faisait épouser Pauline au plus vite par l'athlète--qu'on lui cédait si volontiers!--et aussitôt après les noces, madame la baronne Levaître, libre enfin, quittait le monde et rentrait en scène. On insistait dans les journaux sur la vertueuse rigueur avec laquelle notre géniale artiste avait su accomplir jusqu'au bout son devoir de mère, menant sa fille adoptive au pied des autels avant que de reprendre sa vie publique... Note familiale, discrète et douce, note qui porterait juste, et loin.

Allons! il n'y avait plus qu'à se remettre au travail, qu'à faire renaître, plus tendre et plus nuancé que jamais, tout l'adorable talent, tout le charme de naguère. Il fallait dès demain reprendre à part soi quelque rôle ardu et savant, s'essayer de nouveau, tenter une épreuve.

Et pourquoi demain? Non, tout de suite. Sylvie ne trouvait-elle point justement ici même une situation délicate et dangereuse à souhait: celle de la mère qui se sacrifie, sans mot dire, et abandonne son amant?... Quelle aubaine!

L'extraordinaire comédienne s'y montra telle qu'en ses plus beaux jours, et traita ce rôle avec une maîtrise incroyable. Désespoir contenu, mystérieuse torture, héroïsme sobre et simple, bonté irrésistible, grâce unique, elle indiqua tout cela, elle raffina sur tout cela. Elle eut des: «Car, vois-tu, ma pauvre enfant, c'est encore nous, les mères, les aînées, qui souffrons le plus douloureusement des injustices... Nous vieillissons.» Et des: «Va, va, sois heureuse, ne regarde pas qui tu blesses!» Elle se jugea sublime, et s'applaudit tout bas. Que si l'on venait après cela lui parler de Gabrielle Aurély--fi donc! Les Parisiens allaient revoir leur Sylvie plus surprenante qu'ils ne l'avaient perdue, grâce au ciel!

Pauline d'autre part se disait avec orgueil: «C'est moi qui l'emporte: elle se retire, elle cède.» Puis, tout à coup, voici qu'elle se prit à pleurer sur l'épaule de son amie détestée. Elle lui pardonna éperdument. Elle souffrit le martyre.

On fixa l'époque du mariage, qui se ferait en hâte, avant un mois. On se sépara, et Sylvie courut sur-le-champ à Paris porter elle-même au Théâtre Vendôme le traité signé, en n'exigeant d'Ambroise Drayfus qu'un tout petit article additionnel: le directeur devrait en effet s'engager par écrit à observer rigoureusement le même secret absolu que par le passé, au moins jusqu'après le mariage proche de mademoiselle Pauline Levaître avec monsieur Marc Thierry. C'était là peu de chose. Il n'y eut aucune difficulté.