CINQUIÈME PARTIE - I
JUGURTHA
Le baron Levaître découpla une ou deux fois secrètement, cet automne-là, pour entraîner les chiens. Puis, sur le désir formel de Sylvie, la première chasse de l'année eut lieu le 12 octobre, en grand apparat et au milieu d'un concours extraordinaire de curieux et d'amis. Pourtant ce n'était pas afin de voir succomber avec grâce encore un cerf que tant de Parisiens étaient venus se joindre en Hariale à tous les hobereaux du Valois et aux officiers de Sérigny. Non, mais chacun se piquait d'observer comment Marc Thierry, dont le mariage avait lieu dans huit jours supportait son étourdissante fortune, la peine ou l'aisance qu'il allait montrer à saluer ceux devant qui, l'an passé, il avait fait ses débuts en forêt, la mine enfin qu'il aurait sous la tenue du Rallye-Vaille, puisqu'on venait de lui donner le bouton.
Le bouton! Bien mieux que cela, et ce fut à croire que Sylvie avait élevé d'un coup son futur gendre à la dignité sans appel de maître d'équipage. Le gaillard en effet se trouvait au rendez-vous, à cheval, le poing sur la hanche, côte à côte avec le baron Levaître et tout à fait traité sur le même pied. Il eut l'impudence de ne pas seulement s'écarter d'un pouce quand le piqueur Monjoye s'en vint, tricorne bas, faire à Gaston son rapport, et si l'on entendit encore, (et pour la dernière fois, on eût dû le craindre), le baron décider: «Nous attaquerons tel cerf, à tel endroit...», c'est qu'à cet instant Marc, incliné vers la voiture qui portait sa jeune belle-mère et sa fiancée, Marc bavardait en souriant. A qui le sourire allait-il? A l'ancienne amie, ou bien à la jeune femme, son épouse déjà, et violemment, aveuglément aimée? A Sylvie, à Pauline? Celle-là pouvait penser: «Il se souvient,» celle-ci se disait: «Il me préfère.» Et l'une comme l'autre avait raison.
Or, il n'est pas douteux que ce n'eût été à dessein que Gaston Levaître eût ainsi saisi cette minute où Marc était inattentif pour donner une preuve suprême d'autorité, de commandement. Le malheureux maître d'équipage en effet se sentait en danger. La toute-puissance de Marc le menaçait, c'était clair, et sans qu'il pût se défendre: car s'il y a toujours un recours contre un homme du monde--l'attaquer sournoisement au cercle, le mettre en quarantaine, le faire chanter au besoin--que tenter en revanche contre un odieux aventurier, contre un gredin dont les femmes étaient assotées, et qui ne craignait rien en outre, qui vous eût tué pour passer! Un fauve enfin, peut-être superbe, mais un vrai fauve.
Gaston avait rencontré quelques jours auparavant François de Caumais-Simier. Celui-ci n'ayant point réussi, n'ayant plus d'argent, c'était à grand'peine que le baron l'avait reconnu; mais le jeune marquis s'en était venu à lui, toujours correct, et d'un ton doucement venimeux: «Ah! mon cher baron, avait-il dit, les affaires ne vont plus fort, hein? Bah, consolons-nous, consolez-vous, tout s'arrange. Et votre position vaut mieux que la mienne, allez: car mon sort, à moi, dépend de juges et d'huissiers, qui, s'ils meurent, seront remplacés par d'autres huissiers et d'autres juges, tandis qu'il suffirait pour vous d'une petite cheminée qui tomberait ou d'un joli pot de vitriol... Sans doute, supposez que ce brillant Marc Thierry soit défiguré: que vaudrait-il après, je vous le demande? Et n'est-ce pas bien juste, en vérité, qu'un gars pareil ne soit plus bon qu'à abattre s'il se casse ou s'abîme? Mais tant qu'il restera entier, dame! Non, voyez-vous, mon cher, contre la beauté physique et la force brutale, c'est triste à dire, mais on ne peut rien, rien...»
Le souvenir de ce discours hantait notre Gaston et l'emplissait d'amertume. Sombre hantise qui, jointe à son dépit, ne contribuait pas à égayer sa face contractée. Si bien qu'à la vue de ces deux hommes, l'un tout morose, grimaçant et vieux, l'autre éclatant de gaîté, de confiance, portant avec une puérile ostentation son costume feuille morte, ses grandes bottes et son cor battant neuf, on ne pouvait guère hésiter: «Voilà, disait-on du premier, un bonhomme désagréable et dont nous sommes las. Et voici tout à côté son successeur, l'athlète héritier, le dauphin. Sa fortune est un peu subite, mais elle aura fait du moins un beau veneur. D'ailleurs, c'est un parvenu, un chevalier d'industrie, un triste sire, etc...» Cette dernière partie des réflexions qu'échangeaient les curieux est commune à tous les jugements que portent des hommes sur des hommes, et vous ne l'ajoutez à votre conversation que comme une formule de convenance ou par une sorte de politesse pour la personne avec qui vous causez.
Quoi qu'il en fût, Marc ne se tenait point de triompher et de laisser paraître son bonheur. Il avait acheté deux nouveaux chevaux, les plus nerveux, les plus fougueux qu'il eût pu trouver.
«--Mais, monsieur Thierry, lui avait dit Patt, ces deux monstres-là vont vous embêter tout le temps de la chasse. Essayez-moi donc plutôt ce gros sauteur paisible ou cet irlandais pommelé. Un veneur, monsieur, un vrai veneur, un futur maître d'équipage ne veut pas que ses chevaux le fassent endêver à la chasse. Il a d'autres soucis...»
Le père Patt était choqué de cette faute de goût que commettait son client--un client millionnaire! Mais, déjà trop riche pour suivre étroitement, comme jadis, des conseils, Marc s'était obstiné dans son choix. Il est permis de croire que le désir de cavalcader plus brillamment aux yeux de sa fiancée sur une monture couverte d'écume avait encore accru son entêtement.
Cependant, la chasse commença sous les meilleurs auspices. Le cerf fut promptement mis sur pied, bien séparé, bien lancé. Le sévère piqueur Monjoye, qui n'aimait pas trop le baron, témoignait au contraire d'une extrême indulgence pour «M. Thierry,» et parut mettre quelque coquetterie à traiter celui-ci en maître, à lui rendre certains honneurs professionnels et de discrets hommages: non qu'il fût allé jusqu'à le consulter, l'interroger--pour qui prenez-vous Monjoye?--mais il lui disait en passant: «Je crois que cela va sauter à gauche... Il me semble que cela court aux étangs...» Et l'on ne peut se figurer tout ce qu'il y avait de condescendance, de protection, d'affection même dans cet «Il me semble» et sous ce simple «Je crois.»
Marc avait donc l'illusion de diriger la chasse. Il s'amusait, et tant pour calmer enfin sa bête que par belle humeur, galopait comme un perdu, faisant le tour de tous les taillis, entrant sous les futaies, ne voulant ni perdre les chiens un seul instant, ni manquer de voir à chaque passage de route bondir le cerf léger. Mais celui-ci, très robuste et très vite, égarait souvent la meute paresseuse.
Au bout d'une heure pourtant, et las de ruser, l'animal changea de forêt: il traversa les bruyères et franchit la Butte aux Chevaliers pour gagner sans doute les bois du Mahouleux. Non loin de la lande en effet, près de la lisière d'Hariale, Monjoye et Marc se rejoignaient au galop et apercevaient les chiens qui paraissaient dans les broussailles:
«--Eh, Monjoye, cela débuche!
--Oui, monsieur, mais les chiens remontent, voyez. Le cerf aura gagné le Mahouleux au bas de la plaine, là-bas.
--Suivez, suivez; moi, je coupe au court. Ma jument grimpera la butte, ça la distraira...»
Car le jeune homme venait d'enfourcher sa deuxième monture qui, lancée toute fraîche en pleine chasse, roulait des yeux éperdus, ouvrait des naseaux de licorne, et se cabrait terriblement comme pour se préparer à prendre un galop dont son cavalier se souviendrait. C'était une prudente pensée que de lui donner tout d'abord à gravir ce lourd monticule de sable. Marc rendit la main et partit à fond de train sur la bruyère.
Il fut avant que d'y penser en haut de la butte, et en redescendit comme un trait. Les bois du Mahouleux s'approchaient, hauts, noirs et silencieux. Marc s'y engouffra bride abattue.
Mais il n'y avait pas fait dix mètres qu'une harde de biches jaillissait des arbres au tournant d'un chemin, et s'en venait presque donner dans la jument. Epouvantée, celle-ci se jette dans les pins: l'un d'eux, à demi déraciné, penche, barre la route. Marc s'y cogne rudement, se rattrape comme il peut aux crins de sa monture, qui sans doute se croit en danger de mort si elle ne fuit au plus vite: et la voilà qui baisse la tête et file au train de course entre les troncs d'arbres, par dessus les racines, les fossés, sur une route enfin, terrifiée, enivrée, emballée!
Les pins succèdent aux pins, les kilomètres aux kilomètres. Marc cependant a rajusté ses rênes, et se dirige tant bien que mal. Il attend que la jument se fatigue. Hélas! des rochers surviennent, des pierres cachées sous le sable: c'est la Gorge aux Sangliers. Il faut s'arrêter coûte que coûte: de violentes saccades sur le mors, une lutte suprême entre l'athlète et la bête furieuse, celle-ci devient folle, franchit deux roches, culbute à la troisième et rebondit en une carrière abrupte au fond de quoi elle ne bouge plus, morte. Marc, tombé sur le flanc, reste inanimé.
Bien loin de là, aux étangs, l'inquiétude fut grande, quand on y sonna enfin l'hallali.
«--Où donc se cache l'héritier? disait-on... Il paraît avoir étrangement perdu la chasse, le futur patron. Pour un début...
--J'ai quitté M. Thierry, répondit Monjoye très contrarié, au moment où l'animal débucha, puis fit retour.»
Le baron Levaître, méchamment, laissa traîner tant qu'il put le dépeçage et la curée. Si bien que le jour s'attristait déjà lorsque Pauline et Sylvie, prises d'angoisse, envoyèrent les hommes d'équipage battre tout le pays.