IV
Personne ne serait si osé que de venir troubler la quiétude et le silence du splendide palais national d'Hariale avant sept heures du matin. Le boucher ou le boulanger ne se permettraient jamais d'y apporter plus tôt la nourriture de MM. les conservateurs et gardiens, et l'indomptable laitier lui-même ne s'y risquerait point. Ce château est devenu bien de l'Etat: on n'y entre pas comme dans un moulin, devant qu'il ne fasse jour, et grand jour. Il faut attendre au moins que le brouillard de l'aube ait découvert l'entrée des charmilles et que tous les cygnes, bien réveillés, flottent sur les pièces d'eau.
Cependant la baronne Levaître, la belle Sylvie, ne se gêne pas tant. Elle ne s'embarrasse ni de la coutume ni des règles. Sa maison n'étant, on l'a vu, séparée du parc d'Hariale que par le canal, elle passe l'eau en barque à chaque instant, va, vient, donne des ordres, envoie ses domestiques, se croit chez elle.
Aujourd'hui, dès l'aurore, c'était son groom qui s'en venait aux nouvelles chez le gardien-chef.
«--Madame m'envoie; elle est très inquiète. Comment va-t-il ce matin?
--Qui?
--Le daim du bosquet de Phillis.
--Ma foi, je ne sais pas encore. Hier soir, en tous cas, il était toujours couché et se laissait approcher sans remuer une patte. Il pourrait bien mourir aujourd'hui: il est vieux.
--Madame dit que non. Elle veut qu'on le transporte au jardin, chez nous. Madame trouve que le trajet n'est pas plus dangereux pour la pauvre bête que les nuits passées ici, en plein air.
--Mais... il faudrait au moins prévenir M. Fouvier.»
Et voilà comment M. Jacques Fouvier, conservateur adjoint du château d'Hariale, fut réveillé à une heure insolite ce jour-là par la sollicitude de sa belle voisine.
«--Dites-moi, Lehup, répondit-il, l'animal est perdu, n'est-ce pas?
--Oh, monsieur, s'il n'est pas mort maintenant, ce sera tout à l'heure. Il ne bougeait déjà plus hier soir.
--Que madame Levaître fasse donc ce qu'elle veut. Ne la chagrinons pas.»
M. Jacques Fouvier pouvait apprécier, dans son emploi au château, les avantages qui s'attachent aux situations secondaires, à la «médiocrité dorée». Sans doute existait-il plusieurs conservateurs du domaine d'Hariale: mais on ne les y voyait jamais l'hiver, et s'ils consentaient l'été à venir un peu respirer l'odeur des roses et des bois au château, c'était encore le jeune conservateur adjoint qui, même alors, recevait le courrier, classait la bibliothèque, soignait les tableaux, veillait à la propreté des meubles et des parquets, surveillait les jardiniers, faisait des rondes dans le parc, réglait la dépense, allait voir les gardiens malades, et recevait les observations du ministre s'il s'égarait un numéro de vestiaire les jours de visite, ou si l'un des paons du domaine perdait ses plumes hors de saison.
Ainsi troublé dans son repos du fin matin par le gardien Lehup, Jacques Fouvier ne se rendormit pas, mais se leva dans le dessein sournois de faire sa ronde à l'improviste et d'aller voir jusqu'au fond du parc, plus tôt que de coutume, comment les jardiniers balayaient les feuilles mortes et couvraient pour l'hiver les terres fragiles.
Lorsqu'il partit: «Pourquoi déjà?» fit Edmée, son épouse, en ouvrant à demi des yeux furtifs.
«--Parce que madame Levaître m'a fait réveiller à une heure extravagante. Je m'en félicite, d'ailleurs...»
Mais déjà Edmée n'insistait plus et reprenait ses rêves: le nom seul de Sylvie suffisait à tout.
Jacques Fouvier suivit d'abord les allées menant au Pavillon d'Echo, qui est une sorte de Trianon tout caché sous des ombrages. On dit que la duchesse de Guyenne enferma jadis le poète Sarasin dans une chaumière qui déjà se trouvait nichée là: elle l'y nourrit de confitures et de blanc-manger, le munit d'argent, le choya toute une année, puis le rendit à l'hôtel de Rambouillet, reposé, frais et plus disert qu'auparavant. On avait après cela rebâti le galant asile, on l'avait meublé, orné d'une terrasse, environné de fleurs et de buis taillé. On en avait fait un lieu de délices, enfin, où échanger à l'aise, au murmure des feuilles et des abeilles, épigrammes, serments éternels, vers indiscrets et douces prières. Et aujourd'hui encore, il semble que de vieux parfums s'y exhalent. On voudrait, dès qu'on s'en approche, se rappeler un madrigal ou un sonnet. On forme malgré soi des pensées cadencées, langoureuses. Une vigne épaisse tapisse l'entrée; à l'entour, les arbres se balancent plus mélodieusement, le soleil ou la pluie passent avec moins de force entre les branches, et à la plus légère brise, la nymphe elle-même, la nymphe Echo s'y souvient du passé: on l'entend.
Le jeune conservateur poussa la grille dédorée et toucha l'une des portes du pavillon. Elle n'était point close et s'ouvrit: à l'intérieur un gardien menait grand bruit, époussetait les tentures, frottait les meubles.
«--Bonjour, monsieur.
--Bonjour. Mais qu'est-ce que cela? fit Jacques Fouvier en apercevant, posée comme un coquillage sur le marbre d'une console, une épingle d'écaille, blonde et courbe.
--C'est à madame la baronne. Hier, elle est venue lire ici. Je lui rendrai l'épingle tantôt.
--Vous savez pourtant bien, Constant, que je ne veux pas qu'on séjourne dans le pavillon, qu'on y écrive ni qu'on y lise. Cette règle est pour madame Levaître comme pour les autres. Ne vous le faites plus rappeler.»
Puis Jacques Fouvier marcha longtemps sous les avenues couvertes, prenant l'une, l'autre, au hasard, guettant parmi les feuilles d'or la fuite légère des écureuils et méditant sur la tyrannie de madame Sylvie.
Dans un carrefour, un jardinier savonnait un banc de pierre: «Vous devenez fou, mon ami?
--C'est, monsieur, le banc préféré de madame la baronne. Elle m'a recommandé de le tenir toujours brillant.
--Vous feriez mieux de couvrir les statues. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois, et toutes celles que j'ai vues de ce côté du parc n'ont pas encore leur manteau de chaume.
--Mais, monsieur, madame la baronne m'a conseillé, de votre part, d'attendre les prochaines pluies...»
En revenant le long du noble et vaste canal que Le Nôtre jadis creusa, le conservateur adjoint eut encore la douloureuse surprise de voir nager au milieu des eaux une douzaine de cygnes qui portaient tous une chaînette d'or au col. Il ne douta point que ce ne fût là une fantaisie nouvelle de Sylvie: «N'oubliez pas, déclara-t-il sévèrement au gardien Lehup qui passait, que ces intrus appartiennent à madame Levaître; que leur nourriture par conséquent la regarde seule, et que nous ne sommes nullement responsables du vol de tous ces petits colliers dont elle a jugé bon de les orner. Qu'elle y veille, s'il lui plaît!»
Lorsque enfin, arrivé devant la maison même de la baronne, Jacques Fouvier trouva le groom en train de planter des pieux surmontés de lanternes japonaises, une sorte de découragement le saisit.
«--C'est pour la fête de ce soir, dit le domestique. Madame en fait planter toute une rangée de votre côté du canal. Ils éclaireront l'eau, et cela fera bien, vu du jardin.»
«Remportez-moi tout cet attirail! aurait dû répondre Jacques Fouvier. Le parc d'Hariale, la nuit au moins, appartient au passé, au souvenir, au silence. Votre maîtresse peut réunir un peuple de cercleux et d'imbéciles, et même tirer des feux d'artifice, mais chez elle, au delà de notre eau, qui restera jusqu'au matin noire, immobile et mystérieuse...»
Hélas! vous ne dîtes rien de tout cela, monsieur le conservateur adjoint... Vous vous rappelâtes malgré vous, comme le gardien Lehup, comme Constant, comme le dernier des jardiniers d'Hariale, la bonne grâce irrésistible, le sourire, la voix souveraine de madame Levaître. N'était-elle point une manière de fée dans tout le pays? Ne respectait-on pas ses volontés et ses moindres caprices de la forêt du Mahouleux jusqu'au Bois du Roy, de Pontmorin jusqu'en Alcret? Et qui soutenait l'asile d'Hariale-sous-Bois, qui l'école des dentellières, qui l'hôpital des jockeys, qui toutes les familles pauvres du canton? Elle, parbleu. Qui faisait du Rallye-Vaille l'équipage le plus recherché de toute l'Ile-de-France? Elle, toujours elle. Et quel homme civilisé se fût senti le grossier courage de résister à cette Sylvie glorieuse et belle, triomphante et enviée? Voilà ce que vous pensâtes, monsieur Jacques Fouvier. Et vous avez sagement renoncé à lutter, et vous avez permis qu'on plantât les pieux et qu'on disposât les lanternes; et vous êtes revenu avec modestie dans votre bibliothèque, afin d'y reprendre vos savantes recherches sur la vie du poète Sarasin, non sans songer d'ailleurs qu'il serait galant de dédier un jour cet ouvrage à la baronne Levaître. Votre auteur lui-même n'avait-il pas écrit:
Achille, beau comme le jour, Et vaillant comme son espée, Pleura neuf mois pour son amour Comme un enfant pour sa poupée...
A chanter ces fameux exploits J'employrois volontiers ma vie; Mais je n'ay qu'un filet de voix, Et ne chante que pour Sylvie.