V
Dans le temps même que Jacques Fouvier après avoir dûment constaté le pouvoir invincible de la baronne Levaître, rentrait au château, celle-ci s'éveillait au crépitement d'un grand feu de bois, à la fraîcheur exquise du matin et au parfum des roses mourantes. Car Sylvie, qui ne craignait ni les faiblesses ni les migraines, dormait avec sa fenêtre ouverte, quelque froid qu'il fît, dans une chambre garnie de fleurs, en quelque mois que l'on fût.
A Paris, elle n'était point si matinale. Cela se conçoit: à quoi bon s'éveiller tôt dans notre ville, si l'on n'y est pas contraint? Dehors, on pave la rue, les tramways hurlent, les fiacres et les camions font sauter la boue, les passants vous attristent avec leurs habits de croque-morts; il faut, dès que l'on quitte son logis, se blottir en voiture, ou affronter des milliers de regards malveillants, dont on est las de s'expliquer la cause. Autant rester au lit. A la campagne au contraire, un vrai bain de Jouvence vous attend au jardin: on descend, on plonge dans la brume glacée et l'on ressort énergique et rajeuni d'un jour, aussi fort qu'hier matin. Cela vaut la peine.
Et pourtant Sylvie ne descendit pas ce matin-là, et ne s'en fut ni voir ses poules, ni parler à ses chevaux, ni caresser ses lévriers. Elle demeura paresseuse et souriante au milieu des lettres innombrables qu'on venait de lui envoyer à l'occasion de sa fête. Pour la Sainte-Sylvie, en effet, cette volée de billets s'était abattue sur son lit de tous les points de la France, et les plus intimes parmi ses chères «madame et amie» ou ses galants «tout dévoué» avaient joint à leurs meilleurs v½ux quelque menu cadeau, un souvenir.
Sylvie était donc là, savoureusement étendue parmi des enveloppes décloses et des papiers chiffonnés, une de ses belles épaules hors la chemise et un sein presque nu, quand on heurta deux coups légers à la porte.
«--Qui frappe? C'est toi, Pauline?
--C'est moi.
--Entre, voyons. Bonjour, ma chérie.
--Bonne fête....»
Mais déjà Pauline Levaître, qui avait franchi vivement le seuil de la porte, s'arrêtait, interdite et gênée. Il n'en paraissait rien sur sa peti½te figure de mauvais ange: cependant elle avait remarqué en un clin d'il le désordre de Sylvie, observé combien ses cheveux étaient dorés, sa peau fraîche, le contour de son corps harmonieux, abondant et, pour ainsi dire, heureux. Pauline n'avait pas dit à sa belle-mère: «Que tu es jolie!»--mais elle s'était cambrée mieux encore, avait sans y prendre garde ouvert les épaules et porté instinctivement la main à son corsage, comme pour voir si sa poitrine délicate avait depuis hier mûri. Elle s'avança vers Sylvie, l'embrassa et ne lui dit pas davantage: «Vraiment, tu embaumes!»--mais: «Moi, je n'en ai presque plus.
--Et de quoi donc?
--Eh bien, de parfum. Il faudra même que j'écrive au marchand. Mais la dernière fois je n'avais pas bien réussi le mélange: j'avais mis trop de _Brise d'Amalfi_ et pas assez de _Goûtez-moi ça_. Cette fois-ci, tu me le feras toi-même, n'est-ce pas?
--Oui, ma chérie.
--Et as-tu reçu beaucoup de cadeaux?
--Mais, tu vois. Ceci, de Paqueret. Ceci, de ton oncle. Un bout de dentelle ancienne, du petit Caumais-Simier. Et même, à ce propos, j'ai quelque chose de très important à te dire, Pauline.
--Pour ta fête?
--Non, ma foi, car je me passerais bien de ces commissions. Enfin, voilà: j'ai eu la visite de ton oncle, hier, pendant que tu étais sortie. Tu le préoccupes, ton oncle, il s'intéresse beaucoup à toi.
--Il y a mis le temps.
--Ne me fais pas rire. Ce dont il m'a parlé est très sérieux. Il s'agit d'un mariage.
--Caumais-Simier.
--Comme tu devines!
--Je le savais. Voici un mois qu'il ne me quitte pas. Mais il perd sa peine.
--Tu ne l'aimes pas?
--Non. Du reste, lui non plus. Il n'en veut qu'à ma dot.
--Oh, Pauline, ne dis pas cela ainsi, tout cru! Ne le dis pas si vite, du moins. Attends un peu, examine. Peut-être est-il sincère, ce garçon.... Ce ne sont pas en tous cas des raisons de fortune qui doivent t'arrêter, puisque....
--Ne te fatigue pas, Sylvie: c'est inutile.»
Et la svelte Pauline, assise sur le pied du lit, souriait d'un air obstiné.
«--Enfin, essaya d'ajouter Sylvie, tu réfléchiras.
--C'est tout réfléchi.
--François de Caumais-Simier est distingué, aimable, correct....
--Cependant il ne te plairait pas, tu n'en voudrais pas non plus?
--Oh, moi, ma chérie, j'ai peu de goût pour les oisifs, et quand un homme du monde n'a pas l'intelligence de ton pauvre père, je ne l'estime pas excessivement, tu le sais. Pourtant, je considère François comme un jeune homme fort agréable et même spirituel.
--Il ne m'intéresse pas du tout.
--On dirait: la marquise de Caumais-Simier...
--Non.»
En entendant ce dernier refus, Sylvie n'y tintin tint plus: «Eh bien, fit-elle triomphalement, je ne voulais pas te le dire, mais je trouve que tu as raison. J'ai consciencieusement essayé de te persuader, comme je le devais, rends-moi cette justice...
--Tu as très bien travaillé.
--Et maintenant... parlons d'autre chose. Rappelle-toi cependant que François n'a pas officiellement demandé ta main. Il n'a fait que pousser ton oncle à une démarche délicate, dont tu ne dois même pas te douter.
--C'est compris.»
Et les deux femmes se mirent à deviser de la chasse qui aurait lieu tout à l'heure, de la réception du soir, du dîner et de la façon dont on y placerait les convives.
«--C'est ma fête, disait Sylvie. Je suis libre d'organiser ma table, en un tel jour, comme il me plaît. Tu te mettras en face de moi, et nous installerons Paqueret à ta droite, à la place d'honneur. C'est encore notre meilleur ami, Amédée Paqueret.
--Je l'aime beaucoup.
--Caumais-Simier trouverait qu'il a de la chance.
--Caumais-Simier m'ennuie. D'ailleurs, tous mes épouseurs m'ennuient.
--Ah, par exemple..... pourquoi?
--Parce que.»
Quand une femme a dit: «Parce que», il n'y a pas à insister.