VI
Et c'est pourtant ce qu'osa faire Amédée Paqueret, après le dîner. Il venait de poser des questions indiscrètes à Pauline, sa filleule: «Mon cher parrain, lui avait répondu celle-ci, je ne suis pas près de me marier, et quant au bal, je n'y vais point, ou presque point, car je ne m'y plais guère.
--Jolie comme tu es?
--Peuh.... Sylvie est jolie, oui, et belle, et charmante, à la bonne heure. Quant à moi, ne me racontez pas d'histoires.
--Pourquoi donc cela?
--Parce que.
--Parce que! Allons, continue et achève mon éducation. J'ai passé les soixante premières années de ma vie à étudier le c½ur des chevaux de pur sang, c'est trop. Je veux me mettre maintenant à connaître les jeunes filles. On dit que c'est plus difficile. Je n'ai que le temps!»
Mais le vieux gentleman se trouvait en proie à une extraordinaire agitation, et il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il causât ainsi à tort et à travers: il parlait pour parler, sans prêter nulle attention à ce qu'on lui répliquait; il eût aussi bien interviewé le Pape ou contredit Mommsen. Rien qu'à le voir, du reste, maigre et sourcilleux comme don Quichotte, avec ses cheveux blancs ramenés sur les tempes, ses yeux inquiets et ses rides profondes, on se disait: «Cet homme est fou, poète ou savant.» Tant vaut l'un que l'autre, en effet. Cependant, c'était plutôt un poète.
Sans doute, n'y a-t-il pas quelque grâce divine et quelque don poétique chez les maniaques, chez les optimistes? Amédée Paqueret avait vu s'évanouir deux fortunes entre ses mains, et disparaître, après des séries de désastres inouïs, ses deux magnifiques haras de Rochenoire et de Vouzy: la perte de ce dernier surtout, reconstitué patiemment, cheval par cheval, lui avait été cruelle; il s'était entendu contester son zèle et ses états de service dans l'élevage français, sa méthode et jusqu'à sa bonne foi sur les champs de courses; il avait inspiré des inquiétudes à son cercle et s'était trouvé presque réduit au suicide; mais rien n'avait jamais pu ébranler en lui la certitude de triompher un jour sur tous les hippodromes de Paris et de la province, ni celle de fonder le plus prospère et le mieux aménagé des haras. Et aujourd'hui que, grâce au prestige et à l'autorité de son nom, il avait su trouver les fonds nécessaires à la création de cette grande revue de sport intitulée _La Race Pure_, et de ce quotidien à gros tirage que les camelots annoncent chaque soir dans les rues avec des hurlements affreux: _«le Pneu!! le Pneu!!»_; aujourd'hui que l'une et l'autre avaient pleinement réussi et lui allaient rapporter peut-être une troisième fortune, le chimérique Paqueret n'attendait encore qu'une occasion de racheter enfin la bonne poulinière dont il saurait tirer cette fois, comme Perrette du pot au lait, petits poulains au pré, cracks invincibles et gloire immortelle.
Car en vrai sportsman, Amédée Paqueret ne tenait pas tant à l'argent qu'à la gloire. Que ses futurs chevaux lui valussent plus tard des millions, il n'en doutait point, mais peu lui importait: ce qu'il devait à l'humanité, c'était de faire naître, de montrer tout à coup, de lancer des produits Paqueret; c'était de présenter au monde étonné quelque nouvel et radieux poulain, comme ce bel et puissant Jugurtha qui, en 1890, lui eût gagné le derby d'Epsom si, par une fatalité incroyable, le pauvre animal ne se fût cassé la jambe le matin même de la course. Illusion, rêverie, entêtement Second Empire! Amédée Paqueret, il est vrai, regrettait ingénument cette époque naïve; il en affectait encore l'élégance puérile, et ne portait pas sans orgueil la moustache cirée avec ce rien de barbiche au menton qui signifient qu'on a soupé jadis à Compiègne et dansé aux Tuileries.
La soirée, grâce à lui, avait été mouvementée. Il avait commencé par manquer le dernier train de Paris, plongeant ainsi tous les invités et Sylvie elle-même dans la plus sombre angoisse: il était huit heures passées, allait-on l'attendre pour dîner? Enfin, au milieu de la consternation générale, une dépêche arrivait, ainsi conçue:
«Chère amie, pardonnez-moi. Mettez-vous à table: ne puis être près de vous que dans une heure. Retardé par les événements de Roubaix: Marc vainqueur!»
Et tandis qu'on servait le rôti, le vieux fou faisait son entrée en effet, l'½il brillant, et témoignait dès ses premiers mots d'une exaltation fébrile. Il baisait la main de Sylvie, saluait les convives à la ronde, murmurait hâtivement quelques formules d'excuse, et tout de suite se mettait à raconter le sujet de son émotion:
«--Vous comprenez, je n'ai su le résultat qu'à cinq heures et demie. Le temps de bâcler une chronique, de faire envoyer plusieurs échos, de téléphoner en divers endroits.... L'Anglais est tombé à la huitième reprise! Notre Marc a été acclamé, porté en triomphe. Tous les restaurants et cafés de Roubaix sont pavoisés, et les Roubaisiens parcourent les rues en proie à une véritable furie patriotique.
--C'est la revanche de Fachoda.
--Ne plaisantez pas, monsieur: c'est un très grand et très mérité succès. Un Français n'avait jamais osé jusqu'ici se mesurer à poings nus contre un de ces redoutables champions anglais ou américains, qui sont à la fois des bêtes brutes et des bêtes cruelles. Le jeune Marc Thierry n'a pas hésité à le faire: il a triomphé; c'est crâne. Croyez-en mon expérience, d'ailleurs; cet athlète est un héros. Il nous étonnera tous. Et il y a déjà dans sa vie passée plus de traits d'énergie et de courage qu'il n'en faudrait pour illustrer chacun de nous.»
Ah, cette fois Amédée Paqueret venait de frapper tous ces messieurs au point le plus sensible de leur amour-propre.
«--Marc Thierry? fit Gaston Levaître. Attendez donc.... Mais, je ne me trompe pas, c'est bien l'assassin de Maxime Alain?
--Non pas l'assassin, mon cher Levaître. Il est vrai que Marc, il y a quatre ans, a fendu le crâne à votre Maxime Alain. Mais il avait été provoqué, frappé, et se trouvait en état de légitime défense.
--Il a passé en cour d'assises, en tous cas.
--Pour y être acquitté.
--C'est lui, reprit un autre, qui sert de réclame chez Sandow?
--Et au Ranch-Bar, dit un troisième, où on le nourrit gratuitement.
--S'il vit de son beau physique, c'est son droit.
--Comme d'empocher les paris qu'il gagne, ou qu'on lui fait gagner.
--Messieurs, dit Paqueret, prenez-y garde, car c'est Marc Thierry qui, en dernier lieu, aura raison de vous. Songez qu'il va devenir définitivement illustre, maintenant. Tous les journaux en parleront, Paris suivra, et vous savez bien que pas un de vous ne se retiendra d'aller serrer la main, d'un petit air camarade et habitué, à l'élu de nos chères gazettes...»
Oui, parbleu, et malgré les protestations indignées, Paqueret proférait là de grandes vérités: si tout homme du monde, en effet, parcourt anxieusement les moindres comptes-rendus de bals et de mariages, à seule fin de lire qu'on l'y a «remarqué dans l'assistance,» avec quel tremblement des gens de sport, des veneurs ne vont-ils pas dévorer les feuilles publiques où l'on aura peut-être chanté leurs exploits! Pour eux, le journaliste fait partie d'une secte méprisée, mais divine; et les journaux sont de très grands fétiches.
Cependant Sylvie avait écouté curieusement les discours de son vieil ami et les aigres réponses de ses hôtes. Ce Marc Thierry lui plaisait déjà; avant que de savoir seulement s'il était blond ou brun, elle ressentait une sympathie légère pour ce garçon qui avait vaincu en public, sur une scène rudimentaire sans doute, sur une estrade, mais qui enfin avait de là soulevé toute une foule, et qu'on allait «lancer», comme une grande étoile, et qui goûterait cette semaine l'ivresse inoubliable de la gloire. Quoiqu'elle eût à jamais quitté le théâtre, quoiqu'elle fût irréparablement devenue grande dame, et bien que la fine fleur des cercles (peuh!) l'entourât étroitement, cette ingrate Sylvie se rappelait toujours avec une tendresse infinie le bruit délicieux des applaudissements, l'odeur agréablement pourrie des coulisses, la vue délectable de son nom en vedette, et surtout le murmure perpétuel et caressant d'une ville amoureuse. Marc l'avait fait songer à tous ces souvenirs: elle lui en savait gré, et lui donnait un bon point pour commencer.
«--Mon cher Amédée, demanda-t-elle, le trouverions-nous beau, votre athlète?
--Oui, souligna Pauline, car voilà l'important.»
Paqueret tire un énorme portefeuille, y fouille, et: «Voici, mesdames, déclare-t-il triomphalement, celui de ses portraits que j'ai jugé le moins digne d'être reproduit dans la _Race Pure_.» Et la photographie de circuler autour de la table. On y voyait un gars au visage brutal et régulier, mais dont la carrure n'était pas sans grâce et dont les cheveux bouclaient dans un bon style antique.
«--Il ressemble, dit le baron, à tous les yankees de Washington ou de Chicago qui viennent visiter Paris au printemps.
--Moi, je trouve qu'il a l'air d'un jeune cocher, décoratif et bien portant.
--Non, fit Jacques Fouvier, vous vous trompez. Regardez ce front court, ce nez droit: c'est à s'y méprendre la figure même de l'Apoxyomène qui se trouve à Rome, au musée du Vatican.»
Ce mot insolite d'Apoxyomène eut pour effet immédiat de rendre aussitôt tous les convives maussades et muets: quoi! Jacques Fouvier voulait-il leur en imposer? La photographie continua de circuler dans un grand silence, et le marquis de Caumais-Simier seul, que rien n'intimidait, s'apprêtait à porter un jugement des plus sévères, quand Sylvie, pour renouer la conversation, décida:
«--Bref, il est beau.
--Très beau! surenchérit Pauline.
--Très bien, accorda Caumais-Simier».
La cause était entendue. On parla d'autre chose, et Amédée Paqueret chercha vainement à tromper son idée fixe par un bavardage perpétuel.
Et c'est ainsi qu'il s'était mis, par exemple, à interroger si étourdiment sa filleule Pauline, après le dîner, et à insister sur le «Parce que» qu'elle lui avait répondu.
Cela ne donna rien, naturellement, car on ne confesse pas une petite fille à moins de soins infinis, que Paqueret n'était point ce soir en état de prendre.
Il ne put que constater, comme tout le monde, avec quelle froideur sa filleule recevait les assiduités de François de Caumais-Simier. C'étaient des «Oui, sans doute... Si vous voulez, cela m'est égal...» d'une indifférence terrible. «Voyez, mon cher, dit-il à Jacques Fouvier, comme cette Pauline s'entend à maltraiter son amoureux.
--Mais, répondit l'historien, le contraire m'étonnerait. Caumais-Simier a-t-il courtisé notre hôtesse la baronne Levaître? Non, il lui parle avec respect et la traite en mère noble. Celle-ci, d'autre part, ne voit en lui qu'un joli garçon sans valeur, un simple «titre à vendre». Comment voulez-vous, dès lors, que mademoiselle Pauline le prenne au sérieux? Elle n'aime ici-bas et n'apprécie, vous le savez, que quiconque aura d'abord su plaire à madame Sylvie. C'est son reflet, son ombre. Ou mieux, ces deux femmes, monsieur, sont couplées...»