XXIV.
La création de l'homme n'est pas célébrée dans un autre hymne avec moins de métaphysique et moins de poésie pleine de symbole.
«Dieu pensa; il se dit: Voilà les mondes! Je vais créer maintenant les hôtes de ces mondes. Il créa un être revêtu d'un corps; il le vit; et la bouche de cet être s'ouvrit comme un oeuf brisé; de sa bouche sortit la parole, de la parole sortit le feu; les narines s'ouvrirent, et des narines sortit le souffle, et du souffle sortit l'air qui se dilate et se répand partout; les yeux s'ouvrirent, et des yeux jaillit la lumière, et de cette lumière fut produit le soleil; les oreilles se sculptèrent, et des oreilles naquit le son qui donne le sentiment du _loin_ et du _près_ (des distances); la peau s'étendit, et de cet épiderme étendu naquit la chevelure, de cette chevelure de l'homme naquit la chevelure de la terre, les arbres et les plantes! etc., etc.»
On voit qu'en sens inverse du matérialisme moderne, qui fait naître l'intelligence des sensations brutales de la matière douée d'organes, le spiritualisme déjà raffiné des sages de l'Inde fait naître les phénomènes matériels de l'intelligence.
Et ces hymnes sacrés des _Védas_ se chantaient dans l'Inde on ne sait combien de siècles avant la religion des Brahmanes, et la religion des Brahmanes avait été remplacée par celle de _Bouddha_, et celle de _Bouddha_ était déjà vieillie du temps de la conquête d'Alexandre, c'est-à-dire trois cent vingt-six ans avant Jésus-Christ. Qu'on juge par là de cette prétendue barbarie des âges primitifs que les philosophes de la perfectibilité indéfinie affirment, en balbutiant encore eux-mêmes des doctrines infiniment moins sublimes que ces échos lointains du berceau du monde.
Non, en présence de tels monuments, nous ne croyons point avec eux que l'homme ait commencé dans la fange et dans la nuit, mais nous croyons avec l'Inde qu'il a commencé dans la perfection relative et dans la lumière de ce qu'on appelle un _Éden_. Nous croyons que les reflets de cet _Éden_ et de cette lumière ont resplendi longtemps sur son âme, avec plus de lueurs d'une révélation primitive que dans des âges plus distants de son berceau; nous croyons que cette révélation primitive date de la création, que Dieu est contemporain de l'âme qu'il créa pour l'entrevoir et pour l'adorer, et que s'il y a une plus éclatante effusion de la lumière, c'est à l'aurore du genre humain, et non dans le crépuscule de sa caducité, qu'il faut la chercher.