XIV.
Parmi les grands écrivains poëtes, les uns par impuissance, les autres par dédain, se sont dispensés avec bonheur de la forme des vers; ils n'en ont pas moins inondé l'âme de poésie. Platon, Tacite, Fénelon, Bossuet, Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, madame de Staël, madame Sand en France, une foule d'autres en Allemagne et en Angleterre, ont écrit des pages aussi émouvantes, aussi harmonieuses et aussi colorées que les poëtes versificateurs de nos temps et des temps antérieurs. On peut même affirmer sans scandale qu'il y a plus de véritable poésie dans leur prose qu'il n'y en a dans nos vers, parce qu'il y a plus de liberté. La difficulté vaincue, qui n'est plaisir que pour les esprits plus géomètres qu'enthousiastes, n'est pas plaisir pour l'ignorant. La masse des lecteurs ne s'inquiète pas de l'effort, mais de l'effet; la foule veut sentir, et non s'étonner: de là le discrédit croissant du vers et de la rime, qui ne nous semblent plus que des jeux de plume ou d'oreille. De là aussi ce blasphème inintelligent de Pascal, qui, confondant le rimeur et le poëte, osait écrire «qu'un poëte était à ses yeux aussi méprisable qu'un joueur de boule.» Mot vrai, s'il s'appliquait à l'assembleur de mètres et de rimes; mot absurde et blasphématoire du chef-d'oeuvre de Dieu, s'il s'appliquait au vrai poëte, c'est-à-dire à celui qui achève la création en la contemplant, en l'animant et en l'exprimant.