XXII.
Après la poésie qui chante, ou _lyrique_, après la poésie qui pense, ou _philosophique_, la poésie qui raconte, ou la _poésie épique_, est le chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Plusieurs des plus grandes races humaines, appelées nations, n'ont laissé pour trace de leur passage sur la terre qu'un poëme épique. C'est assez pour une mémoire éternelle. Un poëme épique résume un monde tout entier.
L'Inde en a deux. Ces poëmes, nous le répétons, ne sont pas d'une seule main. C'est le peuple qui semble s'être élevé à lui-même, de siècle en siècle, ces prodigieux monuments, comme ces temples d'Athènes ou de Rome auxquels chaque génération ajoutait une assise de plus. Ces deux poëmes, sortis d'océans de souvenirs dans lesquels venaient se recueillir et se conserver les traditions religieuses, héroïques, nationales, populaires de l'Inde, sont le MAHABARATA et le RAMAYANA.
De même que l'_Iliade_ et l'_Odyssée_, ces deux épopées du monde grec, furent évidemment des chants populaires et des traditions confuses des peuples helléniques, avant d'être recueillies, coordonnées et divinement chantées par Homère, de même les poëmes épiques de l'Inde, le YANA et le MAHABARATA, furent primitivement des récits héroïques et des systèmes religieux réunis, combinés, chantés par les derniers poëtes, auteurs de ces poëmes.
Quelle que soit la fécondité de la pensée, l'imagination d'un homme ne suffirait pas à la création de ces multitudes de fables sacrées ou récits populaires. Un poëte épique n'est au fond qu'un historien qui chante, au lieu d'écrire. Pour qu'une nation écoute et retienne ces récits chantés, il faut que ce qu'on lui chante soit déjà accepté comme un fonds de vérité dans ses traditions. De tels poëmes ne sont jamais pour un peuple que les archives illustrées de ses croyances, de ses moeurs, de ses événements nationaux, ou tout au moins de ses fables théogoniques. C'est là le caractère des grandes épopées indiennes.