XXVI.
Peu de temps après, la belle Damayanti, en folâtrant avec ses compagnes dans une prairie entourée de forêts auprès des jardins de son père, voit s'abattre à ses pieds la volée de cygnes auxquels Nala a rendu la liberté. Les jeunes filles, pour s'exercer à la course, imaginent de choisir chacune un de ces cygnes, et de le poursuivre à travers les prés, rivalisant à qui atteindrait la première l'oiseau rapide qu'elle désigne d'avance à ses compagnes. Le cygne choisi et poursuivi par Damayanti, tantôt feint de se laisser prendre, tantôt échappe aux mains qui effleurent déjà ses ailes frissonnantes, tantôt ralentit et tantôt précipite ses pieds sur l'herbe, jusqu'à ce qu'il ait entraîné, par un espoir toujours renaissant et toujours déçu, Damayanti dans la profondeur d'un bois solitaire.
Là, il s'arrête, il se laisse caresser par la jeune fille, il prend une voix douce comme son chant de mort, et révèle à Damayanti l'amour dont Nala brûle pour elle. Ce double message est porté et reporté par ces divins messagers qui rappellent les colombes grecques de Vénus, établissant ainsi, par leurs voix modulées et harmonieuses, une secrète confidence entre les coeurs des deux amants.
Voici les vers que le poëte fait articuler au cygne: «Ô Damayanti, écoute-moi! Il est un prince nommé Nala, semblable aux dieux jumeaux qui habitent le ciel; c'est le dieu de l'amour lui-même, revêtu d'une forme terrestre. Si tu devenais l'épouse de ce héros, ô charmante fille de roi, l'enfant qui naîtrait de cette union éclaterait de perfections surhumaines. Ô vierge à la taille svelte et élancée, nous avons vu des dieux, des demi-dieux, des hommes, des géants, des génies; mais nous n'avions rien vu de semblable à celui qui t'aime! Tu es la perle des femmes, et Nala est le diadème des hommes!
«Ô cygne, adresse à Nala les mêmes paroles!» répondit en rougissant Damayanti.
Alors l'oiseau déploya ses ailes, pour reprendre son vol vers le séjour de Nala. La Juliette de Shakspeare, dans la tragédie de _Roméo_, n'a ni plus de passion, ni plus de langueur, ni plus d'innocence que Damayanti. Les grands poëtes se rencontrent égaux en dessin et en couleur devant leur éternel modèle la nature, à travers tous les siècles, toutes les moeurs, toutes les langues.