‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 150 sur 216 · XXVII.

XXVII.

Mais poursuivons l'épisode.

«Les compagnes de Damayanti,» dit le texte indien, «la voient pencher la tête comme une belle fleur qui languit sous l'ardeur du soleil du printemps, et qui fléchit langoureusement sur sa tige.»

Elles avertissent son père, qui songe à lui donner un époux.

Les filles des rois guerriers ont le droit de choisir leurs époux parmi les prétendants des familles royales, convoqués pour cette cérémonie à la cour du père. La beauté célèbre de Damayanti les fait accourir de tous les royaumes voisins. Les dieux, c'est-à-dire les génies intermédiaires qui habitent une espèce d'Olympe indien au dernier étage des monts Himalaya, veulent assister par délassement à ce concours des prétendants. Ils se mettent en route, revêtus de leur costume divin. Ils rencontrent Nala qui s'y rend de son côté, dans tout l'éclat de sa beauté et de sa magnificence. Ils veulent l'éprouver; ils lui ordonnent, au nom de leur divinité, d'aller lui-même annoncer au père de celle qu'il aime que les dieux, charmés de la beauté et des vertus de Damayanti, viennent briguer son choix pour en faire l'épouse de celui qu'elle aura préféré entre eux tous.

Qu'on juge du désespoir de Nala, chargé de demander ainsi la main de son amante pour un autre! Mais l'obéissance religieuse l'emporte dans son coeur sur l'amour même; il fléchit volontairement sous les dieux; il s'immole à sa piété; il accomplit le cruel message.

La première entrevue des deux amants, dans l'appartement de Damayanti, est biblique.

«Prédestinés l'un à l'autre,» dit le poëte, «ils ne s'étonnent pas de se voir pour la première fois; ils semblent s'être vus toujours; ils ne se reconnaissent pas, ils se connaissent; ils se regardent immobiles et ravis, avec ce charmant sourire qui dit: Nous ne commençons pas, nous continuons de nous aimer.»

Cependant le cruel message sort des lèvres de Nala. La poésie moderne la plus éthérée et la plus mystique, celle de _Dante_ lui-même, n'a pas une scène aussi émouvante, aussi dramatique et aussi sainte à la fois dans sa simplicité. C'est le sacrifice d'Abraham demandé à un amant sur son amante, au lieu d'être demandé à un père sur son fils.