‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 159 sur 216 · XXXVI.

XXXVI.

«C'était le soir,» dit le poëte; «le char conduit par Nala ébranla la ville de Damayanti du bruit de ses roues; les chevaux de Nala, qui ne l'avaient point oublié, entendirent ce bruit, qui retentit jusque dans leur écurie. S'agitant et se cabrant d'ardeur, ils pressentirent les premiers le retour de leur ancien maître. Ce sourd tonnerre du char de Nala sur le pavé des rues, semblable à un grondement de foudre lointain, frappa aussi les oreilles de Damayanti, qui frissonna d'émotion et d'attente; elle entendit en même temps les chevaux du prince son époux, qui bondissaient de joie et qui hennissaient de désir dans l'écurie; elle crut déjà revoir le char de Nala attelé dans la cour comme jadis, quand la formidable main de son époux tenait ses rênes. Les paons, debout sur le parapet de la forteresse, et les éléphants dans leurs stalles hautes, donnèrent des signes d'attention et d'inquiétude à ce bruit; ils dressèrent la tête, jetèrent des cris, et saluèrent ainsi cette foudre souterraine qui annonçait jadis l'arrivée du héros.

«Dieu! que mon âme est réjouie,» s'écria Damayanti, «par ce bruit du char qui semble en roulant ébranler la terre et remplir son orbite! Oh! c'est Nala! c'est le monarque du monde! Je mourrai, je le sens, si je ne vois dès aujourd'hui ce prince, plus resplendissant de vertu et de beauté que l'astre des nuits! La vie s'arrêtera dans mon coeur, si ses bras, dès aujourd'hui, ne se referment pas sur son épouse. Je veux m'élancer dans le bûcher des veuves aux flammes d'or, si le héros de Nishada ne me presse pas dès aujourd'hui sur son sein!»..........

Dans son trouble et dans son impatience, elle monte les degrés de la plate-forme de la forteresse, pour apercevoir de plus loin celui en qui elle soupçonne son époux. Elle ne voit que des écuyers et des serviteurs qui flattent de la main des chevaux en les détachant, et qui rangent un char royal dans les cours où sont rangés les chars de son père.

«Va,» dit-elle à une esclave confidente, «et informe-toi quel est ce conducteur de chars que j'ai vu assis sur son siége avec une apparence grossière et un bras plus court que l'autre.»

L'esclave obéit, porte et reporte des messages scrutateurs au héros soupçonné sous son déguisement. Tantôt Damayanti espère, tantôt elle retombe dans ses doutes et son anxiété. Elle renvoie mille fois l'esclave confidente pour interroger tantôt Nala lui-même, tantôt ses compagnons de voyage. Des demi-mots révélateurs s'échangent peu à peu entre l'esclave et le héros. Il pleure en entendant l'esclave qui lui peint les angoisses et l'amour fidèle de l'épouse abandonnée par l'époux. «Ô femme, aux cheveux noirs comme la nuit,» dit-il en s'adressant par une apostrophe involontaire à Damayanti, «ne t'indigne pas contre l'homme infortuné, privé de sa raison, qui cherchait en vain la nourriture de sa femme et la sienne, et à qui des oiseaux néfastes venaient d'enlever jusqu'à son manteau; si tu vois jamais revenir ton époux, dépouillé de l'empire, indigent, dévoré de remords, ah! ne le repousse pas de ton sein!

«Arrêtons-nous ici,» dit en s'interrompant le savant traducteur de cet épisode, «et admirons la délicieuse et touchante naïveté du poëte, qui tantôt rappelle la majesté d'Homère, tantôt la sublimité de la _Bible_. Cette poésie indienne est vivante; dans ses veines circule une séve ardente et riche, le feu créateur: ainsi se répand dans les feuilles et dans les fleurs du palmier de ces climats ce suc vigoureux qui fait végéter l'arbre, renouvelle sa tige, et se transforme en liqueur enivrante. Tout y est passionné, mais calme; la raison y plane sur la passion; tout y est naïf comme la nature surprise dans ses cris les plus spontanés: jamais elle n'inspira à une poésie des accents plus vrais et plus intimement émanés de l'émotion et de la conscience. Faisons des voeux, ajoute-t-il, pour que cette poésie nouvelle, à force d'être antique, et qui présente des traits de ressemblance et souvent de supériorité avec la poésie des Grecs, soit associée un jour à ces oeuvres de la Grèce dans l'enseignement de la jeunesse.» Nous disons comme lui.