‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 158 sur 216 · XXXV.

XXXV.

Nala, après des aventures aussi tragiques, était entré au service d'un roi voisin en qualité d'écuyer conducteur de chars. Son mauvais génie l'a transfiguré, son corps méconnaissable est devenu difforme; mais il a conservé son héroïsme et recouvré sa vertu.

Damayanti, informée enfin que son époux existe, mais que la honte l'empêche de se découvrir à elle, fait usage d'un subterfuge qui doit arracher à Nala le cri de la nature. Elle feint de vouloir choisir un nouvel époux, et fait proclamer dans tous les États voisins que les prétendants à sa main peuvent se présenter à la cour du roi son père. À cette nouvelle, Nala peut contenir à peine son secret et son désespoir. Le roi dont il conduit les chars veut aspirer pour lui-même au choix de Damayanti. Il charge Nala de préparer ses coursiers, et de le conduire à la cour du roi dont Damayanti est la fille. Des scènes de moeurs orientales se déroulent pendant des chants intarissables, tantôt dans le palais de Damayanti, tantôt dans celui où Nala gémit inconnu sous le déguisement qui le cache et sous le faux nom de _Wacouba_. Écoutons le poëte épique:

«Nala, sous ce nom de Wacouba, choisit, dans les écuries du roi son maître, quatre coursiers aux flancs minces, aux muscles vigoureux, lançant la fumée et le feu par leurs naseaux roses, aux joues larges, au coeur palpitant.--Hé quoi,» lui dit le roi en les voyant, «veux-tu donc tromper mon impatience? Ces coursiers efflanqués et amaigris n'auront ni la force ni la rapidité nécessaires pour me conduire en un jour au royaume de Damayanti.

«--Remarque, ô roi, ces signes heureux,» lui répond Nala; «cette étoile sur le front, ces deux taches sur la tête, ces deux fois deux épis sur chaque flanc, autant au poitrail; cette large tache de poil sombre sur le dos. Ils nous emporteront comme le vent, et ne s'arrêteront qu'au terme de notre course.»

Le récit de la course du char est fantastique comme une ballade des bardes du Nord. En route, le mauvais génie qui possédait Nala sort de son corps à l'approche de sa femme. Mais Nala reste encore méconnaissable à tous les yeux sous la grossière apparence d'un conducteur de chars; sa beauté tout intérieure est voilée, pour que la honte de sa condition présente n'éclate pas à la cour du roi son beau-père. On croit lire les transfigurations d'Ulysse dans l'_Odyssée_ pour tenter Pénélope.