VI.
Je reprends:
Mon impression personnelle ne fut ni moins vive ni moins ravissante que celle du traducteur, la première fois que le poëme dramatique de _Sacountala_ tomba sous mes yeux. Je crus entrevoir, réuni dans un seul poëte primitif, le triple génie d'Homère, de Théocrite et du Tasse. Ce poëme, originairement épique, devint dramatique sous la main de Kalidasa, son second auteur. Donnons d'abord ici l'analyse abrégée de ce délicieux et naïf épisode extrait du _Mahabarata_, et écrit avec une force et une simplicité plus antiques que le drame lui-même.
Dans les oeuvres de l'Inde, comme dans celles de la Grèce ou de l'Italie, le caractère pour ainsi dire _granitique_ des premiers poëtes est une certaine brièveté mâle et sobre qui calque la nature de plus près, et qui ne pare d'aucun vêtement et d'aucun ornement inutile le nu et le muscle de la pensée. En vieillissant, les poésies s'efféminent: au lieu de Job vous avez Sénèque, au lieu d'Homère vous avez le Tasse; cette recherche, cette parure, cette effémination de la poésie, à mesure que la civilisation se raffine, ne sont pas moins sensibles dans les poëtes indiens que dans ceux de nos jours. En s'éloignant de la nature primitive, l'art se corrompt. Le chef-d'oeuvre des littératures perfectionnées est de remonter à la simplicité, ce premier mot du sentiment. Voilà pourquoi, dans presque toutes les langues, le mot antique est synonyme de vrai beau. _C'est beau comme l'antique_, disent tous les peuples lettrés. La poésie jaillit tout à coup, avec une prodigieuse explosion de sève, du sein de la barbarie, au moment où cette barbarie se civilise; puis elle se corrompt en s'éloignant de la nature primitive, et quand on veut la retrouver dans toute sa beauté, il faut la chercher presque dans son berceau.