‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 166 sur 216 · V.

V.

Si vous voulez juger de l'impression que fit sur moi ce chef-d'oeuvre exhumé d'une langue depuis tant de siècles muette et morte, écoutez celle que la première apparition de ce poëme fit sur l'esprit de son savant traducteur français, M. de Chézy. M. de Chézy était érudit, je n'étais que poëte; il y a plus de mérite à émouvoir la science que l'imagination. Je ne crus bien moi-même à la réalité des motifs de mon enthousiasme qu'en le voyant répercuté dans le coeur d'un homme de science.

«Jamais je n'oublierai, dit M. de Chézy, l'impression ravissante que fit sur moi la lecture du drame de _Sacountala_, lorsqu'il y a environ trente ans, la traduction anglaise de ce chef-d'oeuvre, par le célèbre W. Jones, vint par hasard à tomber sous mes yeux. Mais, pensai-je alors, tant de délicatesse, tant de grâces, cette peinture si attachante de moeurs qui nous donnent l'idée du peuple le plus poli, le plus moral et le plus spirituel de la terre, et qui nous inspirent l'envie d'aller chercher le bonheur près de lui; tout cela, pensai-je, est-il bien dans l'original indien? ou ne serait-ce point une pure illusion due au style gracieux, à l'imagination brillante du traducteur?

«Que faire pour éclaircir ce doute? Il ne se présentait qu'un seul moyen, celui d'apprendre la langue sanscrite, langue la plus admirable en effet, mais aussi la plus difficile de toutes les langues connues, et pour l'étude de laquelle il n'avait encore été publié, à cette époque, aucun ouvrage élémentaire. La Bibliothèque du roi possédait bien à la vérité un essai informe de grammaire, un manuscrit composé, à ce que je crois, par quelque missionnaire portugais, mais ne renfermant que le simple paradigme du verbe substantif, le tableau des déclinaisons, une partie du vocabulaire d'Amara, et une liste des _dhatous_; le tout fourmillant d'erreurs les plus grossières, et beaucoup plus propre à effrayer qu'à inspirer l'envie de déchiffrer cet horrible fatras, et de chercher la lumière dans cet écrit ténébreux. Aussi, plusieurs années se passèrent sans que je pensasse à recourir à ce moyen; et ce premier germe de désir, déposé dans mon esprit par Sacountala elle-même, y demeura longtemps enseveli dans la plus profonde inaction.

«Cependant la littérature sanscrite, grâce aux travaux des savants anglais dans l'Inde, acquérait de jour en jour une plus grande extension, et leurs mémoires de plus en plus intéressants, consignés dans le premier recueil des _Asiatic-Researches_, finirent par éveiller ma curiosité, au point que je me déterminai un beau jour (c'était vers la fin de 1806) à essayer de comprendre quelque chose à l'indigeste compilation dont je viens de parler, et je me suis mis à bégayer l'alphabet.

«Quelques mois d'un travail assidu m'ayant mis à même de me former une idée telle quelle du système de déclinaison et de conjugaison sanscrites, et de la manière non moins ingénieuse que compliquée avec laquelle les mots y sont orthographiés, je cherchai aussitôt à me faire l'application de ces éléments, en m'exerçant sur quelque manuscrit; car il n'existait pas même alors de texte imprimé, sauf celui de _l'Hitopadèse_, qui n'avait pas encore passé sur le continent. Mais la traduction de ce curieux ouvrage par le Nestor de la littérature sanscrite, le célèbre Wilkins, était déjà depuis longtemps entre les mains des savants; et comme la Bibliothèque du roi possédait un manuscrit de l'original indien, ce fut là naturellement le texte que j'adoptai, en me servant pour le déchiffrer, en guise de dictionnaire, de la traduction anglaise dont je viens de parler.

«Quant aux efforts qu'il m'en coûta pour m'y rendre raison d'abord de quelques mots, puis par-ci par-là de phrases isolées, et enfin de passages d'une assez longue haleine, il sera facile au lecteur de s'en faire une idée, comme aussi du plaisir qui me transporta quand je fus parvenu à cette intelligence.

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«Quoique assez habile désormais dans la grammaire et dans la prosodie, je n'osai cependant pas encore essayer de nouveau la lecture de _Sacountala_ avant de m'y préparer par celle d'autres petits poëmes plus difficiles que tout ce que j'avais lu jusqu'alors, mais qui, par leur brièveté, offraient une tâche de moins longue haleine. Je persévérai dans mes études, et vers la fin de 1813 je résolus de vaincre les seules difficultés qui me restaient encore, et je me crus enfin en état de publier ce chef-d'oeuvre, sinon avec toute la perfection désirable, du moins avec la conscience de n'avoir rien négligé pour me rapprocher autant que possible de mon modèle.

«Dieu veuille, ajoute le naïf et laborieux traducteur, que je ne me sois pas bercé d'une vaine espérance; et puisse l'estime de quelques amis sincères et passionnés des lettres me compenser ma peine!

«Déjà mon texte était imprimé depuis plus d'une année, et les dernières feuilles de ma traduction étaient sous presse, lorsque, à la nouvelle de la publication des _Chefs-d'oeuvre du Théâtre indien_, par le savant Wilson, je craignis qu'au moment de paraître, notre _Sacountala_ ne fût éclipsée par de fâcheuses rivales, et que le soin que j'avais mis à faire ressortir ses charmes ne fût entièrement perdu. Je lus ces pièces, et ma crainte fut bientôt dissipée; car si ce sont là les chefs-d'oeuvre du théâtre indien, il me semble que _Sacountala_ peut, à bon droit, mériter le titre de chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre de ce théâtre.

«En effet, excepté quelques scènes de _Vasantaséna_, remarquables par la sensibilité et le naturel dont elles brillent, et quelques situations remplies de charme dans le drame d'_Ourvasi_, composition bien inférieure pour l'invention à _Sacountala_, quoique fille, comme elle, du même père, les autres pièces de ce recueil n'ont rien à opposer aux beautés de premier ordre qui étincellent de toutes parts dans _Sacountala_, et qui, par la manière dont le génie de Calidasa a su les disposer, font de cet ouvrage un ensemble accompli.

«Quant à ceux qui ont voulu assimiler ce drame à une simple _pastorale_, comme s'il s'agissait ici de bergeries et de moutons à la manière de Florian, nous conviendrons volontiers avec eux que le premier acte se rapproche en effet de ce genre, et qu'il nous offre un modèle de l'idylle aussi parfait qu'il ait été conçu par aucun des meilleurs poëtes bucoliques de l'antiquité; mais, pour le reste, nous leur demanderons dans quelle espèce de pastorale ils ont jamais vu le pathétique, la noblesse, l'élévation des sentiments portés au point où ils le sont généralement dans ce drame, le quatrième acte surtout, qui, sous ce point de vue, nous semble avoir atteint le comble de la perfection.

«Peut-être quelque esprit difficile, sans réfléchir que cette composition date d'_un demi-siècle_ avant notre ère, frappé du défaut d'unité de temps et de lieu qui y règne, lancera-t-il contre elle le terrible anathème de _romantisme_. Cependant, en faveur de la pureté éminemment classique de son style et du naturel exquis avec lequel y sont tracés les divers caractères qui lui impriment la vie, nous le prierons au moins de vouloir bien mitiger son arrêt, et de comprendre ce chef-d'oeuvre sous la dénomination de _classico-romantique_, en lui souhaitant pour sa propre gloire d'en produire un pareil.»