‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 18 sur 216 · XVIII.

XVIII.

Après avoir salué, avec une aisance mêlée de respect, ses deux voisins, supérieurs en âge et en rang à lui, l'abbé m'abandonnait ses chiens, que je tenais en laisse; il étendait avec soin son fusil, aussi poli que de l'or bruni, sur la mousse, et il s'asseyait dans la troisième chaire de roche que la nature semblait avoir taillée pour ces trois amis.

Alors commençait entre ces trois hommes, d'âge, d'esprit et de condition si divers, un entretien d'abord familier comme le voisinage et nonchalant comme le loisir sans but; mais bientôt après l'entretien sortait des banalités de la simple conversation; il s'élevait par degrés jusqu'à la solennité d'une conférence sur les plus graves sujets de la philosophie, de la politique et de la littérature. Mon père y apportait cette franchise brève et sobre de pensées et d'impressions qui caractérisaient son âme et son esprit; M. de Vaudran, des connaissances nettes et intarissables; le jeune vicaire, la modestie et cependant l'ardeur de son âge.

La politique était toujours le premier texte de l'entretien: l'élévation du site, la solitude du lieu, la discrétion des rochers, qui inspiraient, dans ces temps suspects, une parfaite sécurité aux interlocuteurs, la confiance absolue qu'ils avaient les uns dans les autres, laissaient s'épancher leurs âmes dans l'abandon de leurs pensées. Ils étaient tous les trois, dans des mesures diverses et pour des causes différentes, ennemis du despotisme militaire qui avait succédé à l'anarchie de la Révolution, et qui pesait alors sur les esprits plus encore que sur les institutions: mon père, par attachement chevaleresque aux rois de sa jeunesse, pour lesquels il avait versé son sang et joué sa tête; M. de Vaudran, par amertume d'une situation élevée conquise par ses talents, perdue dans l'écroulement général des choses; l'abbé Dumont, par ardeur pour la liberté dont il avait déploré les excès dans sa première jeunesse, mais dont il s'indignait maintenant de voir la respiration même étouffée en lui et autour de lui.