‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 189 sur 216 · I.

I.

Nous avons laissé la belle Sacountala au moment où elle faisait ses adieux à l'anachorète pour s'acheminer vers la capitale. Elle espérait y retrouver, avec son titre d'épouse, l'amour du héros devenu roi: tout présageait à Sacountala une réception triomphale et la suprême félicité. Une suite nombreuse de religieuses du monastère où elle était née, et de compagnes de son heureuse enfance, l'accompagnait à la cour.

Mais une divinité jalouse avait enlevé par un maléfice la mémoire au héros son époux. Quand elle se présente au palais, il l'admire, mais il ne la reconnaît pas. Pour comble de malheur, l'infortunée Sacountala avait laissé glisser de son doigt l'anneau nuptial, signe auquel le héros avait juré de la reconnaître toujours. Les scènes de cette reconnaissance, en vain implorée par l'épouse, cruellement refusée par le héros, sont aussi déchirantes que pittoresques. Elles rappellent avec moins de simplicité et autant de pathétique les scènes de l'histoire de Joseph dans la Bible. Sacountala réveille tous les souvenirs à demi effacés des temps heureux qu'elle a passés avec le héros dans les délices de l'ermitage.

«Voyons, dit le héros, quelle fable vas-tu inventer encore pour me convaincre?»

SACOUNTALA.

Ressouviens-toi du jour où, sous un berceau formé des branches flexibles de l'arbuste vétasa, tu recueillis dans le creux de ta main une eau limpide que contenait le calice surnageant d'un brillant lotus.

LE HÉROS.

Eh bien! eh bien! après?

SACOUNTALA.

Dans cet instant, mon petit faon favori était auprès de nous: «Bois le premier,» lui dis-tu avec douceur, en lui tendant la coupe végétale; mais le timide animal, peu habitué à ta vue, n'osa pas s'incliner pour boire, tandis qu'il but sans défiance quand je pris la coupe de ta main, et que je la lui tendis dans la mienne. Sur quoi tu t'écrias en souriant: «Il est donc bien vrai qu'on ne se fie qu'à ceux qu'on aime, et tous deux vous êtes habitants des mêmes bois!»

Le héros toujours incrédule, se retournant vers les femmes âgées témoins de cette scène:

«Vénérables femmes, on dirait que la ruse est un défaut inné dans le sexe féminin, même parmi les êtres étrangers à notre espèce? Voyez la femelle du cokila: avant de prendre son vol libre et vagabond dans les airs, ne dépose-t-elle pas ses oeufs dans un nid étranger, laissant à d'autres oiseaux le soin de faire éclore et d'élever ses petits?»

Sacountala se répand en reproches désespérés contre la cruauté d'un époux qu'elle ne sait pas avoir été aveuglé par les dieux, mais qu'elle croit perfide. Les religieux qui l'accompagnent commencent à douter de sa sincérité, et menacent de l'abandonner à la merci du roi, qu'elle est venue affronter avec tant d'audace.

«Brahmanes!» leur dit le roi, «n'entretenez pas cette jeune femme dans son erreur, jamais je ne fus son époux. Voyez,» ajouta-t-il en empruntant au règne végétal de ces climats une de ses plus conjugales images:

«Voyez: l'astre des nuits se contente de faire épanouir de sa douce lumière la fleur odorante du _conmonda_, sans toucher de ses rayons le lotus azuré, que l'astre du jour seul réveille à son lever par la chaleur de ses regards. Ainsi l'homme vertueux et maître de ses passions doit détourner avec soin, comme je le fais, ses regards de la femme étrangère!»

SACOUNTALA.

Ô terre, engloutis-moi pour cacher ma honte!

Elle se retire, recueillie comme une mendiante dans la maison d'un brahmane hospitalier.