‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 200 sur 216 · L'AUTRE FEMME. - L'ENFANT.

L'AUTRE FEMME. - L'ENFANT.

Ma chère Louora! ce n'est pas là un enfant que l'on puisse amuser avec de belles paroles. Va donc, de grâce, à ma chaumière; tu y trouveras un paon moulé en terre parfaitement colorée: prends-le, et reviens promptement avec ce trésor.

LOUORA.

J'y cours. (Elle sort.)

Eh bien! moi, en attendant, je vais toujours m'amuser avec le petit lion.

LA SECONDE FEMME, le regardant en souriant.

Veux-tu bien le quitter?

DOUCHMANTA.

Que cette mutinerie m'enchante! (Soupirant) Ah! mille fois heureux les pères, lorsque, en soulevant dans leurs bras un enfant chéri qui brûle de se réfugier dans leur sein, et tout couverts de la poussière de ses petits pieds, ils contemplent, à travers son gracieux sourire, la blancheur éblouissante de ses dents pures comme les fleurs, et prêtent une oreille complaisante à son petit babil, composé de mots à demi formés!

Le héros s'informe de la naissance de cet enfant dont la force rappelle l'Hercule indien Rustem. Une des femmes lui apprend qu'il est fils d'une nymphe réfugiée dans cet asile.

«Quel est son père?» demande avec anxiété le héros. «Ce serait souiller mes lèvres que de prononcer le nom de l'infâme qui n'a pas craint d'abandonner sa vertueuse épouse,» lui répond la nourrice.

«Dieux! c'est ma propre histoire,» se dit le héros à lui-même. D'autres signes de reconnaissance lui révèlent que l'enfant est son fils.

Sacountala, avertie par les nourrices des interrogations de l'étranger et des transports du héros qui presse son fils dans ses bras, paraît. Les ténèbres de l'intelligence du héros se dissipent à la vue et à la voix de l'enfant; il reconnaît la mère.

LE HÉROS.

Est-ce donc là Sacountala? s'écrie-t-il à l'aspect de la jeune mère; Sacountala, vêtue des habits de la douleur; ses beaux cheveux sans ornements, réunis en une seule tresse, signe de veuvage; son teint flétri par les larmes!... Quelle douce résignation se peint dans tous ses traits! Quelle affection elle semble encore prête à témoigner au barbare qui l'a condamnée à un si terrible abandon!

SACOUNTALA, jetant les yeux sur le roi en proie au plus amer repentir, à part.

Si ce n'est pas là le fils de mon seigneur, quel autre pourrait impunément souiller mon fils par son contact, malgré le charme qui le protége?

L'ENFANT, courant à sa mère.

Ma mère, cet étranger me commande comme si j'étais son fils!

DOUCHMANTA.

Chère Sacountala! j'ai été bien cruel envers toi; mais vois comme cette horrible ingratitude a fait place dans mon coeur à la plus sincère affection, et ne refuse pas de me reconnaître pour ton époux.

SACOUNTALA, à part.

Reprends courage, ô mon coeur! Le destin, trop longtemps courroucé contre moi, a enfin pitié de la pauvre Sacountala. Oui, c'est bien là le fils de mon seigneur.

DOUCHMANTA.

Délivré de ces odieuses ténèbres qui si longtemps, dans ma folie, ont obscurci ma mémoire, je puis donc enfin te reconnaître, ô la plus belle des femmes! m'enivrer de ta vue! C'est ainsi qu'au sortir d'une profonde éclipse, l'astre brillant des nuits retrouve de nouveau sa chère Rohini, et qu'ils confondent ensemble leurs rayons argentés.

SACOUNTALA.

Puisse la victoire!...

(Suffoquée par les larmes, elle ne peut achever.)

DOUCHMANTA.

Va, chère Sacountala, quoique mon nom se soit égaré dans ce flot de larmes, ton voeu est parfaitement accompli... Oui! j'augure de ma victoire, et par ce front pudique dépouillé d'ornements, et par cette pâleur qui a remplacé l'incarnat de ta bouche divine.