‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 201 sur 216 · L'ENFANT.

L'ENFANT.

Ma mère, quel est donc cet étranger?

SACOUNTALA.

Pauvre enfant! demande-le au destin.

(Elle pleure.)

DOUCHMANTA.

Eh quoi! pourrais-tu craindre encore d'être de nouveau abandonnée par moi? Chasse, chasse cette cruelle pensée bien loin de ton coeur! N'en accuse que cette inconcevable folie qui troublait ma raison!

Plongé dans d'aussi profondes ténèbres, quel usage l'homme le plus prudent lui-même pourrait-il faire de son discernement? Vois l'aveugle rejeter, plein de terreur, loin de lui la couronne de fleurs dont une main amie vient de parer sa tête, et que, dans son erreur, il prend pour un odieux serpent.

(Il tombe à ses pieds.)

SACOUNTALA.

Ah! relève-toi, ô mon époux, relève-toi. Oui, j'ai été longtemps bien malheureuse; mais dans ce moment ma joie surpasse tous les maux que j'ai soufferts, puisque le fils de mon seigneur daigne avoir pitié de moi. (Le roi se relève.) Mais comment le souvenir de cette infortunée a-t-il pu renaître dans l'esprit de son époux?

DOUCHMANTA.

Chère Sacountala, je te ferai le récit de cette aventure; mais attends que la blessure de mon coeur soit un peu fermée: cependant laisse-moi essuyer cette larme, reste de celles que t'a fait répandre ma fausse erreur; cette larme qui dépare ta figure ravissante. Puissé-je, en la faisant disparaître de ta paupière humide, faire disparaître avec elle le poids de mes remords?

(Il l'essuie délicatement.)

SACOUNTALA, jetant dans ce moment les yeux sur l'anneau du roi.

Cher époux, le voilà donc ce fatal anneau!

DOUCHMANTA.

Oui, cet anneau retrouvé d'une manière tout à fait miraculeuse, et à la vue duquel le retour de ma mémoire était sans doute attaché.

SACOUNTALA.

Combien ne doit-il pas m'être précieux, puisque je lui dois d'avoir enfin regagné la confiance du fils de mon seigneur!

DOUCHMANTA.

Eh bien! qu'il brille donc de nouveau à ton doigt, comme une fleur éclatante dont se pare une jeune plante au retour du printemps.

SACOUNTALA.

Non, non, je n'ose plus me fier à lui: c'est au fils de mon seigneur qu'il convient de le garder.

CANOUA, les considérant tour à tour.

Vertueuse Sacountala, noble enfant, prince magnanime, ou plutôt la fidélité même, la fortune, la puissance réunies: voilà le trio enchanteur sur lequel se promènent avec avidité mes regards satisfaits.

DOUCHMANTA.

Divinité puissante! l'homme en est ordinairement réduit à former longtemps des voeux ardents avant d'obtenir la possession de l'objet désiré; mais, dans l'excès de vos bontés, vous avez même prévenu tous mes souhaits. D'abord paraît la fleur, et ensuite vient le fruit; ce n'est qu'après la formation des nuages que la pluie descend en rosée sur la terre: mais, par la plus flatteuse exception, avant même le plus léger indice, je me suis senti comblé de vos faveurs.

UN RELIGIEUX.

Prince, c'est ainsi que les dieux dispensent leurs bienfaits.

DOUCHMANTA.

Et les méritai-je ces faveurs, moi qui, après avoir pris une épouse légitime selon les rites _Gandharva_, l'ai méconnue ensuite, dans le trouble inconcevable de ma mémoire; lorsqu'elle me fut amenée par ses parents, je la renvoyai inhumainement, en me rendant ainsi coupable du plus grand crime envers elle et son vénérable père adoptif! Cependant, la simple vue de cet anneau m'ayant rendu plus tard la mémoire, je me rappelai alors avec amertume les moindres circonstances de cette union, et la manière indigne dont j'avais traité Sacountala. Toute cette conduite de ma part excite encore en moi le plus grand étonnement: n'en ai-je pas agi aussi follement qu'un homme qui, après s'être refusé obstinément à reconnaître un éléphant, tant que la masse bien distincte de cet animal lui frappait la vue, ne se serait ensuite laissé convaincre qu'à l'inspection de la trace énorme de ses pas?

CANOUA.

Cesse, ô mon fils! de te reprocher un crime dont tu n'es point coupable, et qui a été le produit d'un charme irrésistible. Sache qu'au moment où Ménacâ, descendue près de l'étang des nymphes, en ramena avec elle Sacountala désespérée de ton abandon, et la confia aux tendres soins d'Aditi, je reconnus aussitôt, par la puissance de la méditation, que toute ta conduite à l'égard de la plus vertueuse des femmes était due à l'imprécation qu'avait lancée contre elle l'irascible Dourvasa, et que le charme ne pourrait cesser qu'à la vue de ton anneau.

DOUCHMANTA, soupirant d'aise, à part.

Ah! me voici enfin délivré du poids de mes remords!

SACOUNTALA, à part.

Dieux! il est donc vrai que c'était involontairement que le fils de mon seigneur m'a rejetée de son sein, puisqu'il ne pouvait me reconnaître!... Il faut que cette imprécation ait été lancée contre moi dans un moment où mon âme était toute concentrée dans l'objet de mon amour, et que mes compagnes seules l'aient entendue; car je me rappelle fort bien ces paroles qu'elles m'ont dites à mon départ, d'un ton de voix qui trahissait leur inquiétude: «Si le roi refusait de te reconnaître, n'oublie pas de lui montrer son anneau.» Hélas! pourquoi ne les ai-je pas alors questionnées davantage!... Mais cela était-il en mon pouvoir? Déjà, sans doute, ma langue était enchaînée par l'imprécation du redoutable Dourvasa!

CANOUA, se tournant vers Sacountala.

Ma fille! instruite actuellement de la vérité tout entière, tu ne dois plus conserver le moindre ressentiment pour un époux qui, de sa pleine volonté, n'eût jamais cessé de te chérir.

La seule imprécation qui lui avait fait perdre la mémoire a été cause du traitement injurieux qu'il t'a fait éprouver; et, dès que le charme a été rompu, vois comme, à l'instant même, tu as repris ton empire sur son coeur. Tel un miroir dont la surface est ternie ne peut recevoir l'image d'un objet qui s'y peint ensuite avec la plus grande fidélité, dès qu'on lui a rendu son premier poli.

DOUCHMANTA.

Oh! voilà bien l'expression fidèle de tout ce qui s'est passé dans mon âme.

CANOUA.

Mon fils! as-tu embrassé ce charmant enfant que t'a donné Sacountala, et sur lequel j'ai voulu accomplir moi-même les cérémonies usitées à la naissance?

DOUCHMANTA.

Divinité bienfaisante! je vois dans cette insigne faveur un gage assuré de l'illustration de ma race.

CANOUA.

Sache que cet enfant est destiné à se rendre un jour, par sa valeur, maître du monde entier.

Oui, quelques années encore, et, porté sur un char si rapide que, volant sur les mers, il toucherait à peine la sommité de leurs flots, ce héros invincible conquerra les sept îles dont se compose la terre; il sera connu sous le nom de Bharata, nom à jamais célèbre que lui décerneront les peuples reconnaissants de la protection dont ils jouiront sous son empire.

DOUCHMANTA.

À quelles hautes destinées n'est pas réservé l'être auquel, dès sa naissance, la Divinité elle-même a daigné prodiguer d'aussi tendres soins!

CANOUA, s'adressant au roi.

Douchmanta! il est temps que tu remontes sur le char d'Indra, ton protecteur, avec ton épouse et ton fils, et que tu retournes occuper le siége de ton empire.

DOUCHMANTA.

Ainsi que l'ordonne le maître des dieux.

CANOUA.

Puisse Indra, satisfait de tes nombreux sacrifices, entretenir par des pluies abondantes la fertilité dans tes vastes États; et, dans cette lutte généreuse, puissiez-vous constamment l'un et l'autre assurer à jamais le bonheur des deux mondes!

DOUCHMANTA.

Divinité puissante! comment ne ferais-je pas tous mes efforts pour me rendre digne de semblables bienfaits?

CANOUA.

Mon fils! est-il quelque autre faveur que je puisse t'accorder?

DOUCHMANTA.

Ô mon divin protecteur! puisque votre bonté inépuisable me permet encore de former un voeu:

Que les rois de la terre ne désirent donc de régner que pour faire le bonheur de leurs peuples! Que la déesse Sarasouati soit constamment honorée par les saints brahmanes; et qu'en mon particulier, le souverain être existant par lui-même, le tout-puissant Siva, satisfait de mon zèle à le servir, me délivre à jamais des liens d'une seconde naissance!