‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 205 sur 216 · VIII.

VIII.

Cette littérature a eu ses époques d'enfance robuste et inculte comme les nôtres; puis de perfection, où la simplicité s'unit au goût, à la richesse et à la force; puis de décadence, où l'ornement et la manière efféminent le sentiment ou l'idée.

Dans les drames indiens, dit le philosophe que nous citons, le dialogue est en prose lorsqu'il exprime des pensées tempérées; mais cette prose est si harmonieuse, si riche, si élégante, qu'elle pourrait servir de modèle à une belle expression poétique. Une réflexion puissante vient-elle à jaillir de la profondeur de la contemplation ou de la force de la situation; le poëte a-t-il à réduire en sentences énergiques une morale élevée; se livre-t-il à une imagination aussi exubérante que le ciel, le sol et le climat de l'Inde; s'élance-t-il jusqu'à la plus grande hauteur de l'expression poétique pour rendre la délicatesse de la passion, le charme de la sensibilité, le pathétique de la pensée, la fureur de la colère, l'extase de l'amour; en un mot, tout ce que l'âme humaine a d'émotions terribles et profondes: alors la prose de l'écrivain devient de plus en plus cadencée, et, par des modulations qui suivent les ondulations et les transports de la passion, elle s'élève peu à peu jusqu'à une diversité infinie de rhythmes, tantôt simples, tantôt compliqués, brefs ou majestueux, lents ou rapides, harmonieux ou véhéments; et cette diversité même rend souvent le théâtre indien tout aussi difficile à étudier que celui d'Eschyle et de Sophocle, également riche, également fécond en jouissances et en difficultés que les langues modernes ne connaissent pas. Suivant Wilson et Jones, qui tous deux doivent passer pour de bons juges, rien de plus mélodieux que la poésie de Calidasa. Celle de Bavahbouti, au contraire, grandiose et passionnée, fait éclater un chaos sublime d'accords majestueux, semblable au géant des tempêtes, qui, d'un pied d'airain frappant les portes infernales, touche de son front le dôme des cieux, et couvre de ses ailes obscures l'Océan, qui mugit et bondit sous sa puissance.

Les métaphysiciens de l'Inde, qui se sont occupés de l'art dramatique, comptent huit espèces d'émotions constituant le pathétique, ou la passion dont cette poésie doit agiter les âmes. C'est d'abord l'amour, qui ne sert pas toujours de texte au drame indien, mais qui souvent en est le sujet; l'amour chaste et tendre, pur et innocent, semblable à celui qui brûle dans les pièces de Sophocle. C'est l'amour conjugal d'une Desdémona ou d'une Juliette dans Shakspeare, c'est un mélange du platonisme tout idéal de Pétrarque et de l'amour sensuel mais naïf, pastoral et pudique de Milton dans son Éden.

Cette poésie tend aussi à inspirer l'héroïsme, mais un héroïsme qui n'a rien de la fougue, de la brutalité et de la férocité des héros sauvages de la Grèce, de Rome, de la Germanie; c'est l'héroïsme calme, généreux, supérieur à sa propre colère, protégeant le faible, sorte de chevalerie religieuse et philosophique découverte en germe dans les épopées ou dans les drames de l'Inde primitive. Cette poésie ne reconnaît de véritable grandeur que dans la domination du héros sur ses propres passions. Les demi-dieux héroïques de cette littérature, _Rama_, _Chrisna_, les _Pandavas_, sont des sages autant que des héros.