‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 206 sur 216 · IX.

IX.

Par une métaphore qui doit être bien naturelle à l'homme, puisqu'elle se retrouve dans les langues modernes comme dans cette langue primitive, les littérateurs indiens donnent aux différentes impressions morales produites par les genres divers de leur poésie, le nom de _goût_ ou _saveur_; ils y ajoutent l'assimilation des différents genres de littérature aux différentes teintes de couleurs qui affectent diversement les yeux. Ainsi le sombre azur, qu'on suppose la couleur du dieu père et conservateur des êtres, _Wichnou_, est aussi la couleur de l'amour. Le blanc est le symbole de la gaieté, parce que le sourire des bouches des femmes laisse éclater cette couleur entre leurs lèvres sur les dents semblables aux perles. Cette couleur appartient au demi-dieu _Rama_, divinité qui préside au bonheur, depuis que, dans les fables de la mythologie indienne, Rama a retrouvé son épouse adorée, la belle _Sita_, dont nous verrons bientôt la touchante histoire. La colère a pour emblème le rouge pourpre, image du sang répandu. Cette couleur appartient à _Siva_, dieu de la guerre et de la destruction des êtres. L'héroïsme magnanime a pour couleur le rouge clair ou le rose, symbole de la divinité du coeur, représentée par _Indra_, le roi des dieux secondaires. Le gris, couleur de la cendre, de la terre nue, de la mer terne sous les nuages, est le symbole de la tristesse; le noir, de la terreur et des enfers. Le jaune, couleur où se fondent dans un éclat de lumière adoucie par une splendeur dorée les autres nuances, est le symbole du surnaturel; il est réservé à _Brama_, le dieu créateur.

Ainsi, par une analogie aussi morale que physique entre les impressions de l'oeil et les impressions de l'esprit, analogie tout à fait conforme à l'harmonie que la nature a établie entre nos différents sens, et entre ces différents sens et notre âme, il y a dans cette littérature une gamme de style, comme une gamme de couleurs, et comme une gamme de sons; en sorte que les genres de style adoptés par tel ou tel écrivain peuvent se caractériser d'un mot, en style bleu, style rouge, style rose, style jaune, style gris, comme nous caractérisons nous-mêmes, par une analogie d'une autre espèce, nos genres de style, en style élevé, style bas, style brûlant, style tempéré, tant l'esprit humain a besoin d'images pour se faire comprendre.

Cette assimilation des styles aux couleurs qui impressionnent les yeux, ou aux saveurs qui impressionnent le palais, dénote dans l'Inde primitive une réflexion déjà très-exercée des choses littéraires. Un peuple enfant n'invente pas de telles analogies. L'Inde admet également, dans la classification de ses genres de style, l'analogie empruntée aux saveurs qui flattent ou blessent le palais: ainsi, dans les écrivains indiens de cette époque, le sucre est le symbole de la douceur; l'amertume du sel est celui de la colère.