‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 52 sur 216 · III. - IV.

III. - IV.

Le hasard semblait avoir préparé pour moi une scène digne de l'apparition. C'était en 1825; j'habitais l'Italie. Je revenais, par un ciel de printemps, de Rome à Florence; j'avais passé la nuit dans la ville pastorale de _Terni_, ville répandue au milieu des eaux et des arbres dans la vallée sonore, assourdie des cascades et rafraîchie de l'écume du _Vellino_.

On nous dit à l'auberge, à notre réveil, que deux dames françaises, une mère et sa fille, arrivées aussi la veille, mais plus tard que nous, venaient de monter en voiture pour aller visiter les cascades de _Terni_. De nos fenêtres nous entendions la chute de cette cascade d'un fleuve, comme un tonnerre continu au fond de la vallée; l'aubergiste ajouta que la plus jeune et la plus belle des deux voyageuses était, d'après le récit de leur courrier, la plus célèbre _improvisatrice_ de la France.

Le nom de mademoiselle Delphine Gay me vint sur les lèvres; je fis appeler le courrier, qui préférait le vin de _Montefiascone_ à toutes les eaux de Terni, et qui buvait dans une salle basse en compagnie d'une _fiasque_ et d'un ami. Le courrier me connaissait parce que j'avais signé souvent son passeport pour les villes d'Italie; il me dit que ses voyageuses s'appelaient _madame Gay_ et mademoiselle _Delphine Gay_, sa fille; que ces dames avaient regretté de ne pas me rencontrer à Florence; qu'elles avaient des lettres de recommandation pour moi, et qu'elles espéraient me rencontrer à Rome; puis, montant aussitôt sur son cheval tout sellé à la porte de l'auberge, il galopa sur la route des Cascades pour aller prévenir les deux Françaises que j'étais à Terni, et que j'allais bientôt les rejoindre à la chute du Vellino.

On me préparait déjà en effet une calèche légère du pays, pour gravir la pente escarpée du plateau boisé d'où le fleuve se précipite.

Il y a environ deux petites heures de chemin de la ville de Terni au sommet du plateau. La route, en quittant Terni, s'enfonce en serpentant sous des voûtes d'arbres aquatiques, tout dégouttants de l'éternelle rosée de la chute. Ce chemin traverse, sur des ponts romains à demi écroulés et verdis de mousse humide, trois ou quatre branches du fleuve. Les vagues fuient encore avec la rapidité et le sifflement de la flèche, toutes frémissantes de l'impulsion qu'elles ont reçue en tombant de si haut; elles rejettent à droite et à gauche, sur les prairies, les larges flocons d'écume qui les blanchissent encore, pour aller s'enfoncer en tournoyant sur elles-mêmes dans la sombre vallée de _Narni_, où elles se rassemblent sous les arches brisées du _pont d'Auguste_.