‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 53 sur 216 · V.

V.

Après qu'on a traversé ainsi les prairies qui bordent le fleuve, on s'élève insensiblement pendant une heure, par un chemin en corniche, sur les flancs mouillés, suants et ombreux de la montagne. À mesure qu'on monte, le mugissement du Vellino devient plus imposant. L'ombre accroît la terreur. Le flanc de la montagne tourné au couchant ne voit le soleil que plus tard; cette pente ruisselle, à ces heures de la matinée, de fraîcheur et de rosée; ce n'est qu'aux extrémités des coudes et des caps élevés, formés par les sinuosités de la rampe, qu'on aperçoit à sa gauche les vagues éclairées du fleuve roulant dans la vallée à travers les brumes roses, les scintillations et les éblouissements du soleil levant. Vapeurs des eaux, verdure des prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers, aspérités marbrées des rochers, rubans bleuâtres des langues de la cascade qui s'entrecoupent, groupes d'îles enfouies sous l'ombre portée des caroubiers, splendeur du ciel qui contraste en haut avec les ténèbres d'en bas, rayons de soleil qui semblent jaillir de la gueule du fleuve avec ses nappes, bruit croissant de l'air, vent des eaux et tremblement souterrain du sol à mesure qu'on s'élève, tels sont les préludes du spectacle auquel on vient assister d'en haut.

On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous les grands poëtes et de tous les grands peintres qui sont venus avant nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis _Horace_ et _Claude Lorrain_, jusqu'à lord _Byron_. Terni est le pèlerinage du génie; le poëte y laisse en _ex-voto_ des vers sublimes, et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Vellino gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit avant d'avoir aperçu le précipice.