‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 7 sur 216 · VII.

VII.

Bientôt les premières études de langues commencées sans maître dans la maison paternelle, puis les leçons plus sérieuses et plus disciplinées des maîtres dans les écoles, m'apprirent qu'il existait un monde de paroles, de langues diverses; les unes qu'on appelait mortes, et qu'on ressuscitait si laborieusement pour y chercher comme une moelle éternelle, dans des os desséchés par le temps; les autres qu'on appelait vivantes, et que j'entendais vivre en effet autour de moi.

Je passe sur ces rudes années où les enfants voudraient qu'il n'y eût pas d'autre langue que celle qu'ils balbutient, entrecoupée de baisers, sur le sein de leurs nourrices ou sur les genoux de leurs mères. Ces années furent plus amères pour moi peut-être que pour un autre; plus le nid est doux sur l'arbre et sous l'aile de la mère, plus l'oiseau déteste les barreaux de la cage où on lui siffle des airs empruntés qu'il doit répéter sans les comprendre.

Cependant, malgré la dureté de l'apprentissage, je commençais à trouver de temps en temps un plaisir sévère à ces récits pathétiques, à ces belles pensées qu'on nous faisait exhumer mot à mot de ces langues mortes; un souffle harmonieux et frais en sortait de temps en temps, comme celui qui sort d'un caveau souterrain muré depuis longtemps et dont on enfonce la porte. Une image champêtre ou un sentiment pastoral de _Virgile_, une strophe gracieuse d'_Horace_ ou d'_Anacréon_, un discours de _Thucydide_, une mâle réflexion de _Tacite_, une période intarissable et sonore de _Cicéron_, me ravissaient malgré moi vers d'autres temps, d'autres lieux, d'autres langues, et me donnaient une jouissance un peu âpre mais enfin une jouissance précoce, de ce qui devait enchanter plus tard ma vie. C'était, je m'en souviens, comme une consonnance encore lointaine et confuse, mais comme une consonnance enfin, entre mon âme et ces âmes qui me parlaient ainsi à travers les siècles.