XXXVI.
Dans une lettre jointe à son testament, et qui m'est communiquée par sa soeur, il y a une prière et un reproche sorti du tombeau, auquel j'aurais été plus sensible si je l'avais mérité. «Priez, dit-elle à son exécuteur testamentaire, M. de Lamartine d'achever mon poëme de _la Madeleine_, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. J'attends cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai trouvé toujours gracieux et bon avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne me refusera pas d'exaucer le dernier voeu de mon coeur.»
Hélas! la prière arrive trop tard pour être exaucée; la séve des beaux vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poëme commencé par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert à deux voix, dont l'une est morte et dont l'autre est éteinte. Ce poëme religieux s'achèvera par elle dans le ciel. Je n'y toucherais que pour le décorer sur la terre.
Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos coeurs remplis d'autres sentiments ne pouvaient se rencontrer que dans ces inclinations d'esprit un peu tièdes qui ont la température des convenances et non la chaleur des grandes affections. Plus tard, la politique domestique de sa maison, qui n'était pas toujours la mienne, commanda quelques réserves réciproques dans notre intimité. Je la vis rarement, et comme on voit en trêve une amie d'une autre faction entre deux combats. Le respect de ma propre cause me défendait une trop grande assiduité dans son salon. Son nom se confondait avec le nom d'un homme d'idées éminent, souvent bienveillant pour moi, quelquefois hostile à mes amis.
Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre ne souffrit de cette réserve; et quand nous nous retrouverons dans la sphère des sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette boue, une plus vive image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le coeur, une larme plus chaude et plus intarissable dans les yeux.
Mais reprenons l'entretien littéraire que cette larme a trop interrompu.
LAMARTINE.
ÉPILOGUE DU IIe ENTRETIEN.
Je prie ceux de mes honorables abonnés qui me permettent de voir en eux une famille d'amis, et qui m'adressent des lettres d'affection si nombreuses et si émues, de recevoir ici l'expression collective de ma reconnaissance. Je recueille leurs lettres comme des monuments de consolation dans le travail. J'y répondrai individuellement, aussitôt qu'un peu de loisir me permettra de dérober à ces heures de labeur quelques heures de plaisir. En attendant, qu'ils sachent que je les lis, et que je m'écrie souvent en les lisant, et en sentant palpiter leur âme à travers la page: IL Y A DES COEURS EN FRANCE! J'en voudrais avoir mille pour l'aimer comme elle mérite d'être aimée par ceux qu'elle aime!
Al. de LAMARTINE.
Paris, le 12 avril 1856.
IIIe ENTRETIEN.
Philosophie et littérature de l'Inde primitive.