‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 90 sur 216 · VI.

VI.

Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute; qui déshérite Dieu de son oeuvre la plus divine; qui prend pour créateur, à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, un peu de chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement sans but emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à une sourde puissance végétative, puis une intelligence empruntée au temps qui développe et qui détruit tout! et tout cela pour se passer de Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme _de l'abstraction et de l'inertie!_

Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative, qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât de la mare immonde? Sublime imagination de larve, si elle faisait une création, un homme et un Dieu à son image!

Ombres de rêves!

Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur, apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité; nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, encore tout chaud sorti de la main de Dieu d'où il venait de _tomber_, encore tout imprégné des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses instincts intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et plus vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses, vivait dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur, _Apollon de la nature_ devant lequel toute autre créature s'inclinait d'admiration et d'amour.

Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée; que cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence une dégradation et une expiation de l'espèce humaine; que les ténèbres de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires confuses de son état primitif.

Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou croire que cette même liberté qui le fit déchoir peut le faire remonter laborieusement à son apogée de créature, non plus innocente, mais pardonnée et réhabilitée; que les ténèbres, le travail, les efforts, les misères, les souffrances, la mort, sont les conditions de l'état présent de l'humanité, et la voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans le bonheur et dans l'immortalité.

Nous rougirions surtout de rêver, d'imaginer et de croire que Dieu, comme un ouvrier impuissant et maladroit, n'a pas su créer du premier jet l'homme dans toute la plénitude de son humanité; que le Tout-Puissant a tâtonné, comme un aveugle, en pétrissant son morceau d'argile, et qu'après l'avoir ébauché dans les marais diluviens de la terre, il a chargé je ne sais quelle force occulte de l'achever, de l'animer, d'en faire un homme!... Franchement cette philosophie, qui fait un Dieu progressif, fait par là même un Dieu absurde! Nous croirions blasphémer en la partageant. Qui dit Dieu dit perfection et éternité.