‹ Cours familier de Littérature - Volume 02Chapitre 100 sur 195 · VI

VI

Quand j'eus reposé la tête sur l'oreiller, j'attendis en vain le sommeil. L'agitation fébrile de l'entretien survivait à la soirée. Ne pouvant dormir, je voulus du moins occuper agréablement mon insomnie par l'évocation de tous les souvenirs d'hommes éminents dans la littérature ou dans la politique que j'avais rencontrés, entrevus, connus ou aimés dans ma vie pendant les trente ou trente-cinq années où j'avais été plus ou moins mêlé à la foule du siècle. Je n'avais jamais fait à loisir cette revue, parce que je n'avais jamais eu besoin de me grouper à moi-même en faisceau cette multitude de talents et de caractères pour donner un démenti à ce prétendu appauvrissement de la nature en France. Se ressouvenir ainsi, c'est revivre! La mémoire est l'ubiquité de l'âme.

Pendant les courtes heures nocturnes où je tirai un à un ces souvenirs, ces noms, ces figures de ma mémoire avec toutes les circonstances qui marquaient leur rencontre, leur apparition, leur intimité dans ma vie passée, je puis dire que je vivais deux fois. Jamais sommeil de jeune homme avec ses plus beaux rêves ne valut pour moi cette délicieuse insomnie. C'était la résurrection des morts par la divinité de l'imagination qui possède la vie et qui la rend à qui elle veut. Il me semblait me promener dans un ciel tout scintillant de souvenirs, à travers une véritable _voie lactée_ de noms charmants ou de noms illustres que j'avais traversée pendant ma courte apparition dans le temps, et qui avaient été autrefois ou qui étaient encore mes contemporains, mes compatriotes, mes amis, mes émules, mes rivaux, même mes ennemis. Je dis même mes ennemis; car, à une certaine distance de temps et à une certaine hauteur d'âme, l'impartialité réconcilie tout. Les inimitiés ne sont que des froissements: quand on ne se repousse plus, on s'attire, et quand on ne se heurte plus, on s'aime. Or la solitude et l'isolement complet du monde dans lesquels je me suis exilé ont produit sur moi l'effet de distance, d'élévation et de temps qui donnent l'impartialité presque divine au coeur des hommes solitaires.