VII
Parmi les noms qui se présentaient à ma mémoire, il y en a pour lesquels j'avais de l'enthousiasme et de l'attrait, et d'autres pour lesquels j'éprouvais ou j'éprouve encore une froide indifférence ou une aversion instinctive; il y en a même qui m'ont outragé gratuitement et auxquels j'ai remis gratuitement aussi leurs outrages. Mais il n'y en a aucun pour qui j'éprouve de la haine. Je puis dire avec vérité qu'on tordrait aujourd'hui mon coeur comme une éponge sans qu'une goutte de haine ou même de fiel en tombât sur aucun nom vivant! Je n'en dis pas autant des morts; mais la haine contre les morts n'est pas de la haine contre les hommes, c'est la haine de la vérité contre le mensonge, de la justice contre l'iniquité, de la liberté contre la tyrannie. Une telle haine n'est pas de la passion, c'est de la justice.
Je parlerai seulement ici des hommes de mon temps que j'ai personnellement connus et qui me parurent marqués entre tous les autres d'un signe de haute intelligence, de grandeur d'esprit ou de supériorité de talent dont se compose l'élite d'un siècle. La vie est une foule, on la traverse en courant; mais on y connaît seulement ceux que le mouvement de cette foule a jetés près de vous et qui bordent votre sentier. Parmi cette forêt de têtes, il y a peut-être des milliers d'hommes qui sont supérieurs à ce que vous avez rencontré, mais vous ne les connaissez pas. Vous n'avez aucun titre pour les nommer. Vous ne pouvez dire de cette foule que ce que le poëte anglais Gray dit des morts inconnus ensevelis dans son cimetière de village:
Ici dorment peut-être des héros, des poëtes, des grands hommes ignorés qui ne connurent jamais leur propre génie, et que le monde ne connaîtra pas, etc., etc. Mais Dieu les connaît.