‹ Cours familier de Littérature - Volume 02Chapitre 158 sur 195 · XXIII

XXIII

Il faut lire les livres où ils ont été écrits. J'avais déjà depuis longtemps cette idée dans l'esprit, avant de traverser la mer, pour aller tremper ma pensée dans d'autres vagues d'air que celles où nous respirons dans notre petite Europe.

J'ai toujours été convaincu que changer d'air c'était changer d'âme; que changer de point de vue, du moins, c'était changer d'aspect dans la contemplation et dans l'appréciation des choses; que l'espace était nécessaire à la pensée comme aux yeux.

Dieu le savait bien, quand, en emprisonnant l'homme dans ce petit navire de quelques pauvres mille pas d'étendue de la poupe à la proue, il lui a donné du moins pour horizon cet espace sans fond du firmament, qui provoque sans cesse la pensée à se plonger dans cet espace, et qui fait monter son âme à l'éternelle poursuite de l'infini, d'astres en astres, de voie lactée en voie lactée, comme par les degrés éclatants et successifs de son incommensurabilité. Sans cet espace, d'où notre pensée du moins peut fuir, la terre ne serait pas habitable.

Je dirai plus; j'ai toujours été convaincu que le changement de place, la diversité d'horizon ici-bas, la possession d'une certaine proportion d'espace matériel, la locomotion, en un mot, était non-seulement une condition de grandeur dans l'imagination et dans l'âme, mais aussi une condition de justesse dans l'esprit de l'homme.

J'ai éprouvé mille fois, par moi-même, que, si je ne changeais pas de place, de résidence, d'horizon, je ne changeais pas d'idées; que ces idées, toujours les mêmes par suite de la monotonie du même milieu dans lequel elles ont été conçues, finissaient par se pétrifier ou par croupir, et qu'en croupissant dans l'âme elles finissaient enfin par s'altérer et par se fausser.

Le mouvement, dans une certaine proportion, est aussi nécessaire à l'intelligence que l'air.

Qui est-ce qui n'a pas expérimenté qu'au retour d'un voyage de long cours, ou même d'une simple promenade au grand air et sous le ciel, on ne rapportait pas à sa demeure les idées qu'on en avait emportées, mais qu'on sentait en soi-même un certain renouvellement de pensée et de coeur qui faisait voir les choses sous un aspect plus étendu et par conséquent plus juste et plus vrai?... C'est que l'espace, cet élément de grandeur et de vérité, cette optique même des idées, était entré dans une certaine proportion en nous. C'est que l'étendue avait modifié et rectifié le regard de notre âme.

Défiez-vous de la justesse des idées conçues par un solitaire isolé de la grande nature dans un cachot, dans une cellule, dans une bibliothèque, entre quatre murs! Défiez-vous même de la justesse des idées conçues par un de ces hommes que nous appelons _professionnels_, exclusivement renfermés dans la monotonie d'une étude ou d'une occupation unique? L'uniformité du point de vue borné d'où ils envisagent les choses finit presque toujours par fausser même leur regard et leur esprit; mathématiciens abstraits, mécaniciens de génie, industriels consommés, prodigieux artistes, hommes de lettres immortels par le style, comme J.-J. Rousseau, artisans, inventeurs d'admirables procédés dans les perfectionnements de leurs métiers spéciaux, leur esprit cependant, faute de mouvement et d'espace dans leur vie et dans leurs idées, se fausse souvent sur tout le reste.

N'avez-vous pas remarqué que toutes les idées fausses, tous les rêves incohérents, toutes les utopies absurdes en politique, en constitutions sociales de ces trente dernières années, sont sorties de la tête d'un de ces hommes sédentaires, concentrés dans la contemplation exclusive d'une profession ou d'une occupation unique, manquant d'air dans la poitrine, de mouvement dans les pieds, d'espace dans les yeux, d'universalité dans le point de vue! Hommes d'ateliers, de mécanisme, de chiffres, de comptoirs ou de bibliothèques; hommes _unius libri_, comme les appelaient les anciens, _hommes ne sachant lire que dans un seul livre_, dont le proverbe nous recommande de nous défier.