XX
Or que devait-elle faire en Italie, cette armée des Alpes, si la témérité inopportune de Charles-Albert déclarait la guerre à l'Autriche, si, comme j'en étais convaincu, Charles-Albert subissait des revers, et si l'Autriche victorieuse s'avançait pour envahir le Piémont?
Dans notre droit alors, et dans l'intérêt légitime de la sécurité de nos propres frontières au midi et à l'est, notre armée devait descendre des Alpes en Piémont, couvrir ce royaume, rallier les débris de la valeureuse armée piémontaise, faire face à l'armée autrichienne, et combattre, s'il était nécessaire de combattre, pour l'évacuation et pour l'indépendance de la Péninsule tout entière.
Mais il n'était pas même nécessaire de combattre dans ce moment: la révolution combattait pour nous en Hongrie, en Prusse, à Francfort, à Rome, à Naples, en Toscane, à Vienne, et l'Autriche, qui n'existait plus que dans son unique armée d'Italie, ne songeait pas à se jouer elle-même dans une seule bataille; elle ne songeait qu'à se ménager des conditions honorables de retraite. Elle proposait elle-même de négocier cette retraite jusqu'au pied du Tyrol; elle ne demandait, pour évacuer l'Italie lombarde, que le prix de cet abandon par le payement de sa dette italienne par l'Italie. Dans de telles extrémités, il est peu douteux que cent mille Français couvrant soixante mille Piémontais dans les plaines du Piémont n'eussent opéré, ou par leur seule présence, ou par un coup d'éclat, la libération du sol italique. Cela est moins douteux encore quand on songe que Turin, Milan, Gênes, Parme, Plaisance, Bologne, Venise, Florence, Livourne, Rome, Naples, la Calabre et la Sicile avaient déjà couru avec plus ou moins de patriotisme aux armes; que ce mouvement militaire encore hésitant dans un pays déshabitué des armes se serait accru, multiplié, organisé sous le flanc droit de l'armée française, et que l'Italie, en six mois, n'aurait été qu'une forêt de baïonnettes inhabiles peut-être, mais héroïques comme le sentiment qui armait ses milices.