XXVII
C'était au printemps de 1810; j'avais dix-neuf ans, une taille élancée, de beaux cheveux non bouclés, mais ondulés par leur souplesse naturelle autour des tempes, des yeux où l'ardeur et la mélancolie se mariaient dans une expression indécise et vague qui n'était ni de la légèreté ni de la tristesse. Une impatience juvénile de vivre, de voir, de sentir, de me plonger dans une mer d'impressions tout à la fois redoutées et attrayantes, était le fond de mon caractère d'alors: du feu qui couvait encore, qui craignait et qui aspirait le vent; un coeur de jeune fille entre l'âge où l'on rêve et l'âge où l'on aime. J'en avais aussi la candeur et la timidité sur la physionomie. J'étais très-hardi d'aspirations, très-timide de manières. Élevé dans la solitude et dans la simplicité de la campagne, la grande nature et la grande foule me donnaient des éblouissements. Un silence modeste et rêveur cachait ordinairement cette timidité. Je sortais des livres, et je ne voyais, dans tout ce qui frappait mes regards, qu'un autre grand livre vivant à lire. Je croyais qu'il me dirait le mot de mille mystères de mon ignorance. Mon coeur était une énigme dont je cherchais la clef!
Comment on m'avait lancé seul, si jeune et presque encore enfant, dans un voyage d'Italie, avant d'avoir vu Paris et de connaître la France, je l'ai dit ailleurs (_Confidences et Graziella_); je ne le redis pas ici. C'était téméraire, mais c'était peut-être sage. Une rose artificielle toute poudreuse et toute fanée, tombée d'une guirlande de robe après une nuit de bal, foulée aux pieds des danseurs, puis enveloppée dans un morceau de gaze et cachée au fond de ma malle comme un talisman, avec quelques mauvais vers, n'était qu'une puérilité; mais cette puérilité avait éveillé les craintes d'une tendre mère. Il fallait donner une diversion aux rêves: il n'y en a point de plus forte qu'un voyage. L'homme en changeant d'horizon change de pensée; qu'est-ce donc de deux enfants? J'ai encore, sur un papier tout jauni par la poussière des grandes routes d'Italie, ces mauvais vers de dix-huit ans qui enveloppaient la rose fanée.
Es-tu tombée au vent qui fait plier la tige, Ô rose qui meurs sur mon sein? Du tendre rossignol qui sur les fleurs voltige Es-tu le nocturne larcin?
Non, d'une robe, au bal, tu tombas de toi-même Sous les pas distraits des danseurs, Dans une nuit d'ivresse, ô triste et pâle emblème De ces fleurs vivantes, tes soeurs!
Ils foulèrent aux pieds la fleur venant de naître, Et la danseuse avec dédain, Se courbant, te jeta pâle par la fenêtre, Comme un vil débris du jardin.
Mais moi, glaneur d'épis brisés près de la gerbe, Je te recueillis sur mon coeur, Pour chercher sous ta feuille, ô fleur morte sur l'herbe, Une autre ivresse que l'odeur!
Ah! repose à jamais dans ce sein qui t'abrite, Rose qui mourus sous ses pas, Et compte sur ce coeur combien de fois palpite Un rêve qui ne mourra pas!
Il était déjà mort, comme meurent tous les sentiments prématurés de l'enfance; mais enfin je lui devais mon exil en Italie.