‹ Cours familier de Littérature - Volume 02Chapitre 24 sur 195 · XXVI

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Mais, puisqu'il est convenu, entre mes lecteurs et moi, que ce _Cours familier de littérature_ n'est qu'un entretien à vol d'idées et à coeur ouvert, laissez-moi vous dire par quel hasard de jeunesse et de situation je fus initié de si bonne heure, et pour jamais, aux livres et aux lettres de ce beau pays.

--Encore une digression, encore une personnalité, me diront quelques critiques sévères. Encore une vanité s'étalant complaisamment dans un livre où toute vanité vivante doit disparaître pour ne laisser parler que des morts?

--Je jure en toute conscience, à ces critiques, qu'il n'y a pas l'ombre de vanité ni de ridicule complaisance pour moi-même dans ce procédé de mon esprit, qui se met quelquefois ici en scène, coeur et âme, pour faire comprendre et sentir aux autres ce que j'ai senti et compris moi-même en traversant la vie, les hommes et les livres. Je suis l'instrument, bon ou mauvais, qui a reçu le premier souffle du siècle à travers ses cordes, et qui rend le son juste ou faux, mais sincère, et qui le rend, non pour que les autres s'accordent à sa note, mais pour qu'ils la jugent et la rectifient s'ils ont un autre diapason dans leur âme.

D'ailleurs j'ai toujours remarqué, depuis saint Augustin, Mme de Sévigné, J. J. Rousseau, la correspondance de Cicéron, celle de Voltaire, que les livres qu'on lit et qu'on relit le plus sont des livres personnels. Ce qui intéresse l'homme dans le livre, ce n'est pas le livre, c'est l'homme. Et pourquoi cela? Parce que le livre n'a que des idées, et que l'homme a un coeur. Or, dans le livre personnel l'homme ouvre son coeur, il n'ouvre que son esprit dans ses autres oeuvres; il ne donne ainsi que la moitié de lui-même. Je pense comme Montaigne: _Je veux l'homme tout entier_.

Mais de plus, si l'on veut être lu et instruire, il faut intéresser. Point de salut sans intérêt pour l'écrivain, point d'instruction pour le lecteur.

Or c'est une loi de notre nature morale, que l'intérêt ne s'attache jamais aux abstractions et toujours aux personnes. L'esprit humain veut donner un visage aux idées, un nom, un coeur, une âme, une individualité aux choses. Si quelqu'un voulait écrire l'histoire des idées, je vous défierais de le lire; mais qu'il écrive l'histoire des hommes qui ont représenté ces idées, il sera lu d'un bout de la terre à l'autre. Dieu lui-même a fait les créatures sensibles pour personnifier ses idées. Ce qui ne se personnifie pas n'est pas. Nous ne changerons pas la nature humaine, nous ne ferons pas une humanité d'algébristes. Les algébristes raisonnent avec des abstractions, les hommes comme nous raisonnent ou sentent avec des êtres réels.

Ce n'est donc pas, quoi que mes critiques en pensent, par vanité que je me mets et que je me mettrai souvent en scène dans ces entretiens: c'est par connaissance de la nature humaine. Ce n'est pas l'homme en moi qui parle de lui, c'est l'artiste. Ah! si vous me connaissiez mieux, dirai-je à ces critiques, combien vous seriez loin de m'accuser de cette puérile vanité, morte en moi depuis bien des années! De la vanité! Et de quoi? Si j'en ai eu quelquefois, comme tout le monde, à la fleur de ma vie, l'âge, les événements, les réflexions, les humiliations de coeur et d'esprit dont ma vie est pleine, ont assez pris le soin de l'abattre. J'ose affirmer qu'il n'y a pas un homme sur la terre qui sente plus son néant que moi, et qui désirât plus sincèrement disparaître, âme, corps et nom, de toute scène ici-bas.

Est-ce que cette scène politique ou littéraire du monde a quelque prix encore pour celui qui a vu sur quels tréteaux on y monte, et par quels tréteaux on en descend?... Non, non, je vous le jure encore devant celui qui lit dans les coeurs, je n'ai pas les vanités qu'on me suppose; mais j'ai de moi-même et de ce monde les dégoûts qu'on ne me suppose pas! Laissez-moi donc vous parler encore de moi, et n'en accusez que mon art. Vous voulez sentir, il faut bien vous montrer un coeur.

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