IX
Considérez d'un coup d'oeil rapide, et sans rien détailler aujourd'hui, tout ce qui proteste depuis un siècle seulement en Europe contre cette prétendue décrépitude de l'esprit humain. Tâtez le pouls du monde intellectuel, et dites s'il est prêt à mourir.
Il n'y a pas un siècle que Goethe, l'Orphée et l'Horace allemand réunis dans un même homme, a attiré vers l'Allemagne, muette depuis les _Niebelungen_, l'attention et l'enthousiasme de toute l'Europe. Nous l'avons vu de nos jours vieillir sans faiblir, comme les dieux de l'Olympe vieillissaient; puis se transformer dans sa sérénité en gloire nationale plutôt que mourir, tellement divinisé par ses compatriotes, qu'on est tenté de chercher son sépulcre parmi les étoiles du firmament plutôt que sous les cyprès de Weimar.
Klopstock et Schiller, l'un l'Homère de la _Messiade_, l'autre l'Euripide de la scène allemande, lui faisaient cortége; ils vivaient encore quand nous sommes nés. De tels génies fraternels, groupés dans quelques lieues carrées de l'Allemagne du nord, sont-ils un symptôme d'épuisement sur cette terre où toute petite bourgade est une Athènes?
Il n'y a pas trente ans que lord Byron, en Angleterre, aussi grand à lui seul que toute la littérature de son pays, à l'exception de Shakspeare, trop grand pour être mesuré; il n'y a pas trente ans que lord Byron donnait le frisson et le vertige à l'imagination de l'Europe entière, par chacun de ses vers qui traversaient l'Océan comme des langues de feu répercutées sur les murs de craie de son île.
Il n'y a pas vingt-cinq ans que Walter Scott, ce _trouvère posthume_ de notre siècle, ce Boccace sérieux et épique de notre âge, composait ses cent nouvelles, puisées dans l'histoire d'Écosse, et devenait ainsi, par le roman, le prosateur épique de la Grande-Bretagne.
Dickens et Thackeray, ses émules, vivent et produisent encore tous les jours de nouveaux chefs-d'oeuvre de peintures de moeurs et de sensibilité. L'esprit humoriste de Sterne et le pathétique de Richardson se mêlent en eux pour faire sourire ou pleurer toute l'Europe. Dans un autre genre, plus monumental, l'histoire, Macaulay rédige plutôt qu'il ne grave les annales de son pays. Historien trop parlementaire, selon moi, Macaulay, semblable en cela à l'école dogmatique de la France, discute plus qu'il ne raconte, et instruit plus qu'il n'émeut; il fait des systèmes dans l'histoire, au lieu de faire des drames; il s'adresse à l'esprit plus qu'au coeur; il veut prouver au lieu de témoigner. Cette histoire raisonneuse et systématique n'aura que le second rang dans le récit des choses humaines; elle passera avec les systèmes, les sectes, les théories qu'elle représente. La nature seule est éternelle; l'histoire est un récit, et non une polémique descendue de la tribune dans la bibliothèque. Macaulay écrit l'histoire pour ses amis de telle ou telle coterie politique, au lieu de l'écrire pour le genre humain; mais son livre n'en est pas moins un grand signe de vie dans la littérature contemporaine de la Grande-Bretagne. L'Angleterre est digne d'avoir un jour son Shakspeare dans l'histoire comme elle l'a eu dans le drame.