XVIII
Voilà, je le répète, les prétendus sacriléges dont je suis coupable envers le grand Toscan! Voilà pour quels crimes imaginaires contre l'inviolabilité de leur poëte vingt journaux littéraires ou politiques de l'Italie, dont les rédacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans son texte, me traînent sur la claie, aux égouts de l'Arno, me lapident de diatribes où la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent tout vivant et tout brûlant de l'amour de l'Italie sous des monceaux de papier patriotique noirci de leur colère. Cette colère va jusqu'à la tragédie dans un de ces journaux qui m'a envoyé récemment à son tour son invective circulaire. «Pourquoi ma plume,» s'écrie le rédacteur en finissant, «n'est-elle pas une épée, et pourquoi ne peut-elle te percer le coeur du même fer dont notre compatriote, le colonel _Pepe_, te perça autrefois le bras?»
Voltaire parlait des aménités littéraires de son temps; qu'aurait-il dit de celle-là? Et quel fondement à tant de fureur nationale? On vient de le voir: j'ai appelé le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la poésie, un rival d'Homère, de Virgile, de Shakspeare, quelquefois supérieur à eux par fragments épiques; mais j'ai eu l'audace de dire que son poëme était obscur, que les expressions se perdaient quelquefois dans les nuages de la théologie mystique, et descendaient souvent jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot!
Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hémistiche et de la rime, qui se sont crus outragés parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et qui m'ont excommunié sur parole. Le patriotisme est honorable partout; le génie italique est aussi une patrie dont ils défendent à coups de plume les magnifiques frontières. Seulement je les engage à viser plus juste, et à ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant tirer sur leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collége sur les Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du Dante?
Reprenons le sujet.