XIV
Cette faiblesse, cette grâce, cette adolescence perpétuelle de caractère étaient empreintes à l'oeil sur les traits d'Alfred de Musset comme sur son style. Nous l'aperçûmes à cette époque une ou deux fois nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tête supportée par sa main sur un divan du salon obscur de Nodier. C'était un beau jeune homme aux cheveux huilés et flottants sur le cou, le visage régulièrement encadré dans un ovale un peu allongé et déjà aussi un peu pâli par les insomnies de la muse. Un front distrait plutôt que pensif, des yeux rêveurs plutôt qu'éclatants (deux étoiles plutôt que deux flammes), une bouche très-fine, indécise entre le sourire et la tristesse, une taille élevée et souple, qui semblait porter, eu fléchissant déjà le poids encore si léger de sa jeunesse; un silence modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de poëtes complétaient sa figure.
Il n'était point célèbre encore. Je n'habitais Paris qu'en passant; Hugo et Nodier me le firent seulement remarquer comme une ombre qui aurait un jour un nom d'homme.
Plus tard je me trouvai une ou deux fois assis à côté de lui aux séances d'élection de l'Académie française; je reconnus la même figure, mais allanguie par la souffrance et un peu assombrie par les années; elles comptent doubles pour les hommes de plaisir.
Le trait marquant de cette physionomie alors était la bonté: on se sentait porté à l'aimer involontairement. S'il avait eu quelques défaillances de nerfs et non de coeur, elles n'avaient jamais fait tort qu'à lui-même. Il était innocent de tout ce qui diffame une vie; il n'avait pas besoin de pardon; il n'avait besoin que d'amitié; on aurait été heureux de la lui offrir. Voilà le sentiment que sa physionomie inspirait.
Nous n'échangeâmes que quelques-unes de ces questions et de ces réponses insignifiantes que s'adressent deux inconnus quand le hasard les rapproche dans une assemblée publique. Il me prenait pour un rigoriste qui n'aurait pas daigné s'humaniser avec un enfant du siècle; il se trompait bien. C'est alors qu'il écrivait dans son dernier sonnet ce vers équivoque où l'on ne devine pas bien s'il me reproche mon âge ou s'il s'accuse du sien:
Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
Hélas! nous avons tous été jeunes! et je voudrais bien qu'Alfred de Musset eût reçu du ciel ce complément de la journée humaine qu'on appelle le soir. J'aurais été heureux de rajeunir d'esprit et de coeur avec un poëte qui prenait, comme lui, des années sans vieillir.