‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 18 sur 137 · XVIII

XVIII

Racine toutefois, avant de se lancer à plein génie dans son oeuvre, voulut s'assurer que cette oeuvre serait suivant la pensée et suivant le coeur de Mme de Maintenon. Il était bien sûr d'avance qu'elle serait suivant l'ambition toute royale de cette favorite, car la favorite ne pouvait manquer de se reconnaître, comme le public la reconnaîtrait, dans le personnage d'Esther. Les traits cruels qui tomberaient sur sa rivale, Mme de Montespan, sous le nom de Vasthi, ne pouvaient que réjouir secrètement sa jalousie de faveur: c'est ici la lâche complaisance du poëte: il convertissait, dans le sanctuaire même, l'encens qu'il faisait respirer à l'une en poison pour l'autre; il employait l'esprit saint du poëte à flatter la haine d'une femme.

Mais l'intérêt de la religion était tellement confondu dans sa pensée avec l'intérêt de Mme de Maintenon et avec sa propre gloire, qu'il était servile, adulateur et ingrat en conscience, et que son caractère était corrompu par son zèle pour le trône et pour la foi. Terrible leçon pour les hommes qui consultent, dans leurs actes, leur esprit de parti, au lieu de consulter l'infaillibilité de leur propre coeur.